Une soupe aux manigots : Introduction

(En fouillant dans mes vieilles photos, j'ai retrouvé une carte postale géante que j'avais conservée précieusement parce que, par hasard, elle montrait en gros plan la barge de terre de Léonard Couture. Voici ce que cette découverte m'a rappelé.)

En 1951, l'année suivant le déménagement de ma famille de Chandler (village industriel) à Grande-Rivière (village prospère de pêche artisanale), au moment d'embarquer pour la première fois sur la barge de Léonard (Nonorre) Couture, Georges Comeau, son adjoint et complice m'a demandé :

- As-tu déjà mangé de la soupe aux manigots?
- C'est quoi, des manigots?
- Embarque, tu vas le savoir assez vite, c'est ce que je fais pour la cambuse aujourd'hui…

Les gens qui ne savent pas ce que sont des manigots, ce sont des gens d'ailleurs, des touristes, des « étranges » quoi! Aux yeux des natifs de Grande-Rivière, ce ne peut donc être que des ignorants un peu ridicules. Il n'y a que les gens du coin qui savent…

Nonorre et Georges faisaient exception à cette règle. Alors que tous les autres pêcheurs étaient affairés à faire de la pêche sérieusement, sans sourire, en chialant contre vents, marées et maudits crabes qui bouffaient leurs morues, eux, s'amusaient à pêcher et à vivre… Ils étaient parmi les rares qui se permettaient d'amener des visiteurs au large, et ces invités, loin de les déranger, leur faisaient entre autres, un bon public pour les fanfaronnades et les taquineries de Georges. À ma connaissance, ils ont gagné leur vie et celle de leur famille sans trop avoir l'air de trimer, en semant la joie. C'est ainsi que des petits « flots » de treize et onze ans comme mon frère Michel et moi avons eu la chance d'apporter du large, certaines leçons de choses comme : mieux vaut rire d'une malchance que de s'en formaliser ; l'humour vient facilement à bout de la plupart des difficultés ; les prétentieux finissent toujours par tomber « su'l cul »... En prime, nous rapportions à la maison tout ce qui ne portait pas les nobles noms de morue, de barbue, de flétan ou de haddeck.

Voilà comment, pendant ces étés de vache maigre pour notre famille, maman a pu nous servir gratuitement de la plie, du maquereau, de la raie et bien d'autres espèces que j'oublie. Grâce à son talent de cuisinière, nous n'avions pas du tout l'impression d'être pauvres, même si mes amis trouvaient que nous faisions pitié de ne pas avoir de morue salée ou séchée, de têtes et de « nauves » au menu. Pauvres de nous, nous n'avions que de l'excellent poisson frais à manger ! Malheureusement, à cette époque, le crabe n'était pas reconnu comme comestible… Et, en attendant que Grande-Rivière ne devienne la capitale gaspésienne de la pêche au crabe, Léonard les écrasait rageusement du talon quand il en trouvait de pincés à une morue qu'ils venaient de déchiqueter.

- Passe-moi mes manigots, il faut que je hale la « trawl. » (ligne dormante)
- Où sont-ils, les manigots?
- Là! Juste à côté du fanal.

À côté du fanal, je voyais des cercles de tissu écru. Le pêcheur se les passait dans la main pour se protéger contre la brûlure du filin qu'il devait tirer hors de l'eau. Inutile de dire qu'après utilisation ces espèces de quart de mitaines n'avaient ni une couleur ni une odeur appétissantes… en tous cas, pas assez pour en faire de la soupe!

Et voilà pourquoi, quelques années plus tard, comme garçon de table à l'hôtel la Côte Surprise de Percé, je demandais aux clients particulièrement pédants et prétentieux s'ils aimaient les manigots en potage.

- J'adôôôre, mon cherrrr! Vous en avez une recette locale? Moi je préfèrrrrre celle de Brrrrretagne, quoiqu'en Norrrrmandie elle soit superrrrbe également.

Sans avoir goûté la nôtre, ils savaient que celle qu'ils avaient goûtée en Europe était meilleurrrrre.

Voilà mon introduction. Soyez les bienvenus sur mon site Web! N'hésitez pas à me faire des commentaires, surtout si vous avez des améliorations à proposer ou des erreurs à corriger. Soyez rassurés, je ne vous servirai pas de soupe aux manigots… à moins que vous ne soyez particulièrement chiant!

Pierre Imbeau

(Photo commentée de l'entrée de la Grande Rivière à l'époque.)  
aller en haut de la page ** aller à l'accueil