LA CORRESPONDANCE

suivi d'un Grain de sel de Robert Darlay

Depuis quelques semaines, je ne pratique plus la conversation virtuelle et je me suis remis à rêver de correspondance. J’ai bien peur que notre monde de l’informatique, au nom de la communication, soit en train de nous faire jeter « le bébé avec l’eau du bain! ». Sous prétexte de faciliter la communication, un piège nous est tendu : celui de penser faire de la communication alors que l’on ne fait que poser des gestes mécaniques, « conventionnels » qui n’ont à peu près rien à voir avec l’échange entre des personnes qui s’aiment ou se vouent du respect.

Vous savez à quoi je pense? Vous souvenez-vous de la vraie correspondance, celle que le Petit Robert définit comme une « relation par écrit entre deux personnes ». Une correspondance qui prend la peine d’apprivoiser le correspondant et de s’adresser à lui personnellement; celle qui prend tout le temps qu’il faut pour se préparer, pour mûrir, pour s’exprimer avec goût et surtout, celle qui se fait par plaisir autant pour celui qui la rédige que pour celui qui la lit...

Maman était une correspondante modèle à mon sens. Je m’en voudrais de parler de correspondance sans évoquer son souvenir, et ce, même s’il me semble vous l’avoir déjà mentionné. Tous les matins à mon réveil, autant que je me souvienne, je la trouvais assise au bout de la table de la cuisine son éternelle plume Waterman à la main; les yeux perdus selon la saison, dans la nuit froide ou dans le soleil se levant sur la mer, en train de vivre sa relation avec un de ses innombrables correspondants. Elle avait reçu la lettre il y a un mois peut-être, elle l’avait lue, l’avait laissé reposer dans son cœur et, hier avant de se coucher, l’avait relue puisqu’elle se jugeait prête à rédiger sa réponse.

Ses correspondants me semblaient très variés, forcément des gens en dehors de la Gaspésie : frères ou sœurs éloignés par la vie, amis ou amies de la ville, enfants aux études ou déjà établis au loin, missionnaires d’Afrique en mal du pays... Tout ce monde possédait, sans trop le réaliser, un privilège en commun : un moment précieux d’intimité avec ma mère.

La fréquence des échanges variait au gré des besoins de part et d’autre, mais généralement le rythme s’accélérait selon les difficultés de la vie signalées par la lettre précédente et par l’impression que la réponse puisse venir à temps apporter solution, conseil ou réconfort.

La véritable correspondance se fait de toute évidence entre deux personnes qui se sont mutuellement choisies. Bien sûr, on peut écrire par devoir ou parce que l’on se sent obligé, une fois ou deux exceptionnellement, mais ce n’est pas ce que j’appelle de la correspondance. La correspondance, comme bien des plaisirs, n’est pas un devoir qu’on improvise et dont on se débarrasse parce qu’il le faut. Elle se prépare longuement, se fait au moment où l’on se sent en état de grâce pour ce faire, et l’attente d’une réponse comporte également sa part de plaisir... Une de mes amies appelle cela « se faire l’amitié ».

Correspondre avec quelqu’un équivaut en effet à un acte d’amitié ou d’amour réciproque qui se continue, qui se perpétue dans un temps indéterminé et sur lequel la distance n’a aucune prise. Peu importe l’outil utilisé (stylo, crayon, machine à écrire, clavier d’ordi...) ou le moyen de transport (poste traditionnelle, avion, télégramme, paquebot, inforoute...); ce qui compte c’est même très peu le contenu, c’est plutôt l’état d’âme des deux personnes qui créent cette relation.

Permettez-moi de vous rappeler la très belle illustration qu’en fait Antoine de St-Exupéry dans Citadelle.

« J’ai connu un vieux jardinier qui me parlait de son ami. Tous deux avaient longtemps vécu en frères avant que la vie les séparât, buvant le thé du soir ensemble, célébrant les mêmes fêtes, et se cherchant l’un l’autre pour se demander quelques conseils ou se délivrer de confidences. Et certes, ils avaient peu à se dire et bien plutôt on les voyait se promener, le travail fini, considérant sans prononcer un mot les fleurs, les jardins, le ciel et les arbres. »
Les hasards de la vie font que ces deux grands amis sont séparés et l’un d’eux se retrouve jardinier, mais à l’autre bout du monde. De très nombreuses années passent, et un jour le jardinier reçoit une lettre. Peu instruit, le jardinier demande à St-Ex de la lui lire :
« Et je lus simplement : " Ce matin j’ai taillé mes rosiers..." »
Trois années s’écoulent avant que le vieux jardinier n’ait l’occasion de rédiger une réponse.
« Et voici que tout rougissant, il me vint soumettre sa réponse afin de guetter cette fois encore sur mon visage un reflet de la joie qui illuminerait le destinataire, et d’essayer ainsi sur moi le pouvoir de ses confidences. [...] je lus qu’il confiait à l’ami, de son écriture appliquée et malhabile, comme une prière toute convaincue, mais de mots humbles : " Ce matin, moi aussi, j’ai taillé mes rosiers... "

« Et je me tus, sur ma lecture, méditant sur l’essentiel qui commençait de m’apparaître mieux... »

Pierre Imbeau (^I^)

 

Grain de sel de Robert Darlay

Cette correspondance de Saint-Ex me fait un peu l'effet de ces tableaux d'art moderne où la passion du peintre s'exprime dans une fine ligne droite ocre jaune sur une toile blanche de deux mètres carrés. Ce stade de l'art ne m'est pas accessible. Je suis resté très classique et je me sens plus proche de la correspondance de Madame de Sévigné avec sa fille. La fréquence est sensiblement plus élevée et le contenu plus conforme à l'idée que je me fais d'une relation épistolière.

Les correspondants, en général, préféreraient une relation plus proche. On aime voir vivre ses amis, partager leurs joies, leurs rêves, leurs espoirs, prendre part à leurs peines, les aider dès qu'on le peut... La correspondance représente un moindre mal par rapport à la séparation. Elle apporte son lot de renseignements pour décrire les événements de la vie auxquels on accorde de l'importance, et, dans la forme, le ton, le style, le correspondant recueillera les sentiments éprouvés.

Le moyen de transmettre les messages a aussi son importance. Une vidéo de bonne qualité donnera plus que tout l'illusion de supprimer l'éloignement. Le courrier électronique met « automatiquement » de la perfection dans le graphisme et donne un fini qui valorise le texte. Mais la lettre manuscrite que l'on peut emporter, relire dans la voiture, caresser dans sa poche, avec son papier à lettre discrètement personnalisé et son graphisme aussi expressif que les mots, garde la faveur des relations les plus tendres. Là, à portée de la main, la réponse de l'ami très cher ou de la bien-aimée, irradie du bonheur doux comme une caresse.

Écrire quand l'esprit est en humeur de s'y investir entièrement est certainement le meilleur choix. Attendre la réponse fait partie du plaisir de la relation. Je n'irai pas comme Sacha Guitry jusqu'à dire que « le meilleur moment de l'amour c'est quand on monte l'escalier. » En pensant à cette attente sans doute un peu impatiente, je m'efforcerai de ne pas la prolonger sans raison. Je me hâterai de digérer ce que j'ai reçu et ce que j'ai vécu pour tâcher de rester dans la dynamique de pensée de la relation.

Une réponse qui arrive à contretemps n'a plus grand intérêt. Or, de nos jours, les préoccupations bougent plus vite qu'au début du siècle. Nous sommes habitués à surfer sur les vagues de l'actualité mondiale : des événements importants nous sollicitent chaque jour. La réception du message est un plaisir plus grand que l'attente. La lecture devrait faire gravir un échelon supplémentaire.

Hélas! Il arrive parfois que l'exercice d'écriture n'a pas été réussi et que les sentiments espérés ne soient pas exprimés... Et la réponse génère alors plus de questions que de satisfactions.

Mais quand la réponse va au-delà de l'espoir, le ciel devient tout bleu, le vent se calme, la caissière sourit, les oiseaux gazouillent...C'est le printemps tout neuf, même en hiver...

Amicalement!

Robert Darlay  

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