MULTIPLICATION D'AÏEULS

Suivi des Grains de sel de Rachel Chaloux-Laporte, de Gilles-Clément Prince et de Jean Léonardi

Durant les Fêtes, j’ai essayé de me mettre à la place de Samuel (4 ans et demi) et de David (3 ans), mes premiers petits-enfants, et de tenter de vivre avec eux cette période si importante sur le plan de la famille. J’ai complètement paniqué dès le départ et j’ai mis ce projet de côté pour plusieurs semaines. Si je le reprends aujourd’hui, c’est que j’ai reçu, la semaine dernière, un courriel qui m’a ouvert de nouvelles perspectives sur ce propos.

Je suis né en 1940. De mes grands-parents, je n’ai connu que ma grand-mère maternelle, les autres étant disparus relativement jeunes : grippe espagnole et longévité de l’époque obligent. Je faisais donc partie d’une famille normale : 8 frères et sœurs, des dizaines de cousins et cousines dans chacune des familles de la parenté et, une grand-maman bien vivante et très vive où nous allions passer la journée, notamment au Jour de l’an.

Cinquante ans plus tard, pour Samuel et David, la famille c’est une tout autre réalité. Elle est peuplée, entre autres de quelques cousins, un ou deux par famille, et par des tonnes de grands-parents! Si! Je vous le jure... ces enfants comptent plus de grands-parents au kilomètre carré que de cousins! Vous ne me croyez toujours pas? Je vous les énumère, au meilleur de ma connaissance, excusez-moi si je m’y perds un peu... tout ce que je souhaite, c’est qu’eux, ils s’y retrouvent.

Du côté de leur maman, Nathalie, il y a un arrière-grand-père, Félicien (1) et une arrière-grand-mère (2); le père de leur maman, grand’pa Guy (3) divorcé et son amie, mamie Sylvie (4); je sais qu’ils ont visité le père de mamie Sylvie et qu’il vit avec une amie depuis la mort de son épouse, je dois donc ajouter deux ancêtres de ce côté! (5 et 6)

La mère de Nathalie, mamie Doris (7) et son ami Daniel (8) vivent au village; maman Nathalie, divorcée reçoit ses enfants chez-elle avec son ami Paul dont les parents sont divorcés et vivent avec des conjoints. Disons donc que Samuel et David ont visité aux Fêtes quatre nouveaux grands-parents de ce côté (9, 10, 11 et 12) . Par contre, ils se souviennent très bien de grand-maman Marie-Claire, mère de grand-p’pa Guy et papi Gérard, père de mamie Doris, décédés tous deux l’an dernier. On ne les ajoute pas, ils ne sont déjà que des souvenirs.

Du côté de leur papa, il y a nous, mamie Beth (13) et moi, grand’pa Pierre (14). Ils n’ont pas vu récemment grand-maman Délie (15), la mère de mamie Beth, car elle demeure en Gaspésie, mais ils la revoient tous les étés.

Vous ai-je dit que papa Georges s’est trouvé une conjointe? France, divorcée et elle-même mère de deux enfants; de plus fille de parents divorcés qu’ils ont visités le jour de Noël; ajoutons donc trois autres personnages qui peuvent prétendre à la grand-parenté pour ces enfants : le père de France, Poppy (16), son amie, Nany (17) et sa mère, grand-maman Thérèse (18) qui, aux dernières nouvelles, n’avait pas de nouveau conjoint.

Par contre, je ne crois pas que mes petits aient encore eu l’occasion de visiter les parents de Michel, l’ex-conjoint de France... heureusement, car la progression quasi géométrique aurait pu continuer de ce côté, mais on peut quand même sentir l’influence de ces grands-parents additionnels sur Samuel et David, car, ne sont-ils pas les vrais grands-parents de leur demi-frère Sébastien et de leur demi-sœur Mélissa?

Voilà le tableau! Une réalité toute simple ou une mathématique complexe?

Quand, dans nos conversations de retraités et de grands-parents modernes, nous parlons de transmission des valeurs, de solidarité familiale, de traditions orales, d’enracinement, de culture... comment font nos petits Samuel et David pour s’y retrouver? Devrions-nous nous inquiéter de cette mutation, de ce chamboulement de la famille? C’est ici qu’arrive un élément de réponse à ces questions que j’ai reçu avec émotion la semaine dernière sous la forme d’un courrier électronique de France, ma nouvelle bru d’emprunt.

« Lors d'une discussion, vous m'avez ouvert un horizon de questionnement sur le futur de nos enfants qui sont pour vous, des petits-enfants. Les familles reconstituées semblent créer, pour certaines gens, des complications, surtout lorsqu'on s'arrête à dessiner un arbre généalogique pour les petits.

« Leur cercle familial a grandi en peu de temps, ils ont à peine quelques mois pour apprivoiser des étrangers, et peu de temps pour se faire connaître, mais surtout pour se faire accepter. Car, il n'est pas évident pour des tout petits, avec leurs petit air coquin, leurs yeux remplis de vie, de se sentir à l'aise dans ce monde que nous les Grands leur imposons.

« Cependant les valeurs que nous leur transmettons leur permettent d'être eux-mêmes et d'identifier leur place à prendre dans ce cercle. Lorsque l'enfant arrive à Noël, il se retrouve avec, dans bien des cas, quatre grands-mamans, quatre grands-papas, et c’est dans un tel contexte que nous réalisons comment les enfants vivent dans leur nouveau noyau familial. À un petit qui me disait : " Moi, j'ai deux séries de grands-parents, les parents à ma mère, et les parents à mon père, mais j'ai aussi un grand-papa et une grand maman de plus que les autres, ce sont les parents du copain de maman ", je demandais quelle était la place dans son cœur pour ces derniers et il m'a répondu : " Je les aime comme les vrais parce qu'on est bien ensemble... ils doivent m’aimer aussi .''

« Pour un enfant, plus nous sommes simples avec lui, plus la vie est remplie de joie. Alors, lorsque vos petits enfants arriveront chez vous avec un dessin de leur famille, ne soyez pas surpris s’ils dessinent les gens avec qui ils sont heureux, et souvent la photo de famille est grande...

« Il est toujours intéressant d'analyser les impacts que les familles reconstituées ont sur les valeurs qui sont données aux enfants, et chez qui ils vont les chercher... Je sais par expérience, qu'avec des grands-parents qui ont un cœur d'or, il est facile de transmettre des trésors à des enfants pour leur permettre de mieux avancer dans la vie. Il y a un avantage à la famille reconstituée, mes enfants découvrent des sentiers de la vie jamais explorés et ont rencontré des gens, qui leur ont rapidement fait une place dans leur cœur... Ils parlent d'eux comme de leurs vrais grands-parents tout en sachant qu'ils sont les vrais de vrais pour Samuel et pour David, et que ceux-ci veulent bien partager un peu de votre amour avec eux. »

France

Ce qui m’a le plus bouleversé de ce texte, c’est qu’il tend à démontrer que nos petits-enfants ne sont pas seuls devant la vie et qu’il n’y a pas que les grands-parents qui sont sensibles aux valeurs à véhiculer : Leurs parents, empruntés ou pas, sont fort bien adaptés à cette nouvelle réalité du monde moderne et sont surtout soucieux de bien faciliter l’intégration de leurs enfants à cette vie du XXIe siècle. Je suis tout à fait rassuré par le fait qu’une jeune femme, débordée par une profession exigeante et par l’éducation de quatre enfants prenne le temps de rédiger un courriel pour rassurer son beau-père emprunté sur le sérieux de sa démarche d’éducatrice.

Pierre Imbeau (^I^)

 

Grain de sel de Rachel Chaloux-Laporte

Autrefois, il y avait aussi des familles reconstituées. Vous allez sûrement dire : « Comment ça? » Hé oui! Les gens mouraient souvent très jeunes et il y avait des jeunes veufs et des jeunes veuves avec des enfants alors ils se remariaient et formaient une autre famille.

Ce fut le cas pour mon père qui a eu des demi-soeurs et des demi-frères. Et le malheur a continué avec notre famille, ma mère est décédée à l'âge de 28 ans en laissant quatre enfants en bas âge; donc mon père s'est remarié et a formé une nouvelle famille et a eu un autre enfant, mon demi-frère.

Je peux vous dire, par expérience que ce n'est pas drôle à vivre, enfant : on sent qu'on ne fait pas partie de cette famille avec un nouveau grand-père et une nouvelle grand-mère qui ne nous connaissent pas et n'ont d'affection que pour leur nouveau petit-fils, et ce, sans parler des tantes, oncles, cousins, cousines qui nous regardaient avec pitié...

On se couche souvent en pleurant et en regrettant nos vrais grand-parents, nos tantes, nos oncles, cousins, cousines qu'on perd de vue à cause du remariage.

Moi, je m'en suis sortie parce que j'avais des tantes et des cousines qui m'ont invitée souvent chez-elles, m'ont donné beaucoup d'affection, se sont occupées de mon éducation et de ma culture. Je leur en en serai reconnaissante toute ma vie.

En 1998, il y a tellement de changements de mentalité et de coutumes que les tantes ou les grand-parents n'ont plus le temps de s'occuper de ces petits qui pleurent le soir en s'endormant avec leurs toutous pour se consoler de l'absence...

Rachel Chaloux-Laporte

 

Grain de sel de Gilles-Clément Prince

Je lis assez régulièrement Le piment de la semaine depuis quelques mois. J’enregistre ceux que je trouve plus intéressants. Celui de cette semaine, multiplication d’aïeuls, m’a touché, notamment les trois derniers paragraphes de France. Cet extrait du dernier : « Je sais par expérience, qu'avec des grands-parents qui ont un cœur d'or, il est facile de transmettre des trésors à des enfants pour leur permettre de mieux avancer dans la vie », m'a remué les tripes. De plus, le dernier commentaire de Pierre m'a rappelé de vieux et heureux souvenirs.

Bien que l’extraversion ne retienne pas mes préférences, sauf avec mes proches, je me décide à apporter mon grain de sel sur ces deux aspects du Piment.

J’ai vécu dans un foyer reconstitué à la suite du décès de la première épouse de mon père. Partant des confidences des quatre aînés du premier lit, je peux affirmer que les onze enfants ont toujours été élevés avec la même sévérité (qui prévalait en ces temps) et la même équité, sauf, peut-être, les deux derniers : la benjamine et moi qui fûmes plus « gâtés ».

Entre nous, les expressions de demi-sœur et demi-frère ne furent jamais prononcées pendant plus d’un demi-siècle. Aucune insinuation, pas même à l’occasion de l’application du testament de papa (décédé il y aura trente ans ce samedi 28 février) dont j’étais l’exécuteur testamentaire. J’étais exclu de sa succession, parce que j’avais reçu ma part de son vivant, pour réaliser mes études pendant de nombreuses années.

Ils avaient acquis une certaine aisance matérielle à force de travail. Nous avions des parents très peu instruits, mais ils possédaient l’immense bonheur d’avoir du jugement et assez de caractère pour prêcher autant pas l’exemple que par la parole.

M’appuyant sur ces souvenirs conservés de ma famille et sur mon expérience, je me permets ce dur commentaire : « Dans la plupart des cas, c’est les parents qu’il faudrait éduquer, particulièrement dans les foyers reconstitués. Parfois, les grands-parents auraient aussi besoin de rééducation. »

Les enfants et les petits-enfants qui se savent et se sentent aimés également par les deux membres du couple parental et par les grand-parents (anciens et nouveaux) passent beaucoup plus aisément à travers les changements impliqués. Et l’amour réel des descendants ne signifie aucunement complaisance et manque de discipline. Au contraire! Une aimante fermeté produit des fruits davantage appréciés par les intéressés qu'une mollesse de mauvais aloi.

Après de nombreuses années de divorcés chacun de notre côté, depuis 1989, ma charmante et tendre épouse et moi vivons en harmonie. Femme au raisonnement équilibré, elle a su élever ses enfants avec des principes et des exemples dignes des meilleures éducatrices. Sur le plan de l’éducation des enfants, je reconnais volontiers les qualités de ma première épouse. Malheureusement, d’autres « choses » ont fracassé nos destinées communes.

Notre nouveau foyer compte huit grands enfants et sept petits-enfants. Lorsque nous avons emménagé ensemble, son aîné et son benjamin habitaient encore chez elle. Quatre des siens et les deux miens avaient déjà leur foyer. Quelques mois plus tard, son aîné convolait et son benjamin partait étudier dans un Cégep éloigné qui dispensait l’option choisie.

Quelques mois ont suffi pour fondre la glace et rapprocher les cœurs. Depuis ce temps, ils n’hésitent pas à venir se confier et à demander conseil à l’occasion. Ils se savent écoutés et entendus. Un secret demandé ne fut jamais dévoilé. Un avis sollicité fut toujours donné avec franchise et honnêteté; et reçu comme tel.

Les quatre semaines de la crise de cristal (tempête de verglas qui s'est abattue sur le Québec) en constituent un bel exemple. Nous vivions à dix dans la maison, sans qu'aucun éclat intempestif de voix ne se fasse entendre des adultes. Les inquiétudes et les tracas engendrés par l’obligation de vivre hors de leur résidence réfrigérée et la promiscuité inévitable suscitaient parfois des tensions qui énervaient parfois les enfants. Les obligations du travail des parents et des visites quotidiennes de leur domicile allongeaient le déjeuner de 6 h 30 à 8 h 30 et le souper, de 17 h 30 à 21 h.

Pendant toute cette épuisante période, comme depuis le début, ils étaient tous chez eux, chez nous. Ils ont la clé et arrivent ici quand bon leur semble; aucun n’en a jamais abusé.

Je crois que l’accueil chaleureux que nous avons toujours montré aux petits-enfants y est pour quelque chose. À chaque naissance, la belle-mère (mon épouse) offrait une excellente courtepointe et le beau-père par alliance offrait des fleurs à la belle-fille. Les nouveaux-nés ont tous dormi leurs deux premières années dans des couchettes fabriquées de mes mains. Ils ont exercé leurs premiers talents de dessinateurs sur de petits ensembles de même source : chaises et table à tiroirs. Ils ont tous remisé leurs jouets dans des coffres aux trésors en chêne massif du même dévoué et affectueux fabricant. Que dire des lits capitaines à six tiroirs et à tête bibliothèque issus de mon petit atelier? Sans compter les jouets d’anniversaire ou de retour de voyages à l’étranger.

Depuis cinq ans, il arrive souvent que nous en gardons deux, plus rarement quatre, à chaque semaine. Dans plus de la moitié des occasions, ils se font une fête de dormir avec nous, dans notre très, très grand lit circulaire. À la table, c’est à qui mangerait à côté de papi. L’inconvénient, car il y en a un : j’écope aussi de l’accompagnement au petit coin, même lorsque la maman ou le papa sont là. Lorsque les plus jeunes doivent faire la sieste après le dîner, la plupart du temps, je la fais avec eux.

L’an passé, quelques jours avant Noël, l’aînée, qui avait alors cinq ans, avec d’autres enfants de la maternelle, participait à une saynète de la nativité. Aussitôt la représentation terminée, elle passa en courant devant ses grands parents maternels et sa mère et vint se jeter dans mes bras pour y recevoir une rassurante et chaude accolade.

Une autre fois, un de ses oncles lui expliquait que les parents de sa mère et de son père étaient ses vrais grands parents et que moi, je n’étais que le mari de sa grand-mère. Elle eut cette réponse candide et spontanée : « C’est vrai, mais lui, c’est un grand-père qui m’aime. »

Au mois de novembre dernier, son cousin de quatre ans, Guillaume, me demanda : « Papi, pourquoi ton frigidaire est plein de nos dessins? Chez nous, je peux juste les accrocher dans ma chambre. » Je lui répondis : « Parce qu’ici, tu n’as pas ta chambre à toi. » Il n'en demanda pas davantage.

Forts de ces solides affections réciproques, nous ne manquons pas de leur inculquer un minimum de savoir-vivre, de discipline et d’obéissance. Ils savent que non veut dire non et restera non; que les promesses seront tenues et que les justifications ne sont pas des échappatoires. Ici, les crises de larmes ou de colère sont rares : la première tentative leur en rappelle l’inutilité. Une correction méritée et expliquée n’est pas édulcorée ou dévoyée par un câlin intempestif. Il ne vient qu'après l'exécution de la punition.

Nous avons éduqué nos enfants ainsi et en sommes fiers. Nous espérons que notre conduite produira d'heureux résultats chez nos chers petits-enfants et leurs parents. Et cela, en dépit de quelques erreurs occasionnelles.

Gilles-Clément Prince  

Grain de sel de Jean Léonardi

Réalité toute simple, et ensuite???

Il me semble qu'il manque peut-être une dimension, un recul, dans l'analyse qui est faite sur nos petits-enfants d'aujourd'hui. Que se passait-il, il y a cent ans, deux cents ans, trois cents ans... et on peut continuer de remonter. Je n'ai pas de grandes connaissances, mais il me semble que la notion de famille telle qu'on nous l'a mise dans la tête, n'est pas très ancienne. La durée de vie des couples, il y a 150 ans, en France, étaient (disent les historiens de la famille) d'environ 15 ans : décès du père dans les accidents de travail, les maladies ou autres, de la mère pendant un des nombreux accouchements, les maladies ou autres, ce qui fait que les familles se reconstituaient, et les enfants apprenaient à revivre avec des demi-frères, des demi-soeurs, et bien sûr, des oncles, des tantes, des grands parents, et ce, une fois, deux fois et plus.

Ce qui est nouveau aujourd'hui, c'est la plus grande longévité, la nôtre en tant que grands-parents. Presque comme toi, je n'ai aucune expérience de grands-parents, puisque mon dernier grand-père est décédé quand j'avais deux ans, il n'avait pas encore 65 ans.

Alors, il me semble que les questions que nous nous posons sur la famille ne sont sûrement pas les mêmes que celles que nos petits découvrent. Si nous avons le « contact » avec chacun d'entre eux, et réciproquement, s'ils se sentent bien avec nous, ça me semble primordial. Il y a une relation, il y a de l'amour, à nous de faire en sorte que cela perdure avec chacun d'entre eux, malgré les vicissitudes que vivent nos propres enfants.

Ai-je apporté une eau différente à ton moulin? Savons-nous nous poser la question : « Et après? »

En toute amitié, de Lyon, Jean Léonardi

 

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