L'EMBARRAS

suivi des Grains de sel de Robert Darlay, de Aliza-Claude Lahav et de Francine Beaulieu

Hier, comme je le fais de plus en plus rarement, je suis retourné dans mon ancien milieu de travail. J’y avais rendez-vous avec un collègue, retraité de cet été lui aussi. Nous sommes à échafauder un projet aussi farfelu que celui d’Internautes Poivre & Sel, c’est vous dire à quel point ses chances de succès sont excellentes!

À la suite de notre rencontre, nous avons croisé de nos anciens collègues de travail pas encore retraités. Comment se fait-il qu’à l’inévitable question : « Comment vas-tu? », je sois aussi mal à l’aise de répondre avec l’enthousiasme que je ressens en mon fors intérieur et qui doit forcément paraître de toute façon?

Les copains restés au travail se sentent obligés de dire à quel point les coupures... les départs à la retraite... la conjoncture... leur rendent la vie difficile. Au mieux, ils vont dire que ça va pas trop mal, mais qu’ils s’ennuient du bon temps où on y était. Ils sont polis, eux! S’ils disent ces choses, c’est qu’ils nous aiment et se font un devoir de nous dire à quel point nous leur manquons... Mais moi, pour être franc avec eux, j’ai tendance à leur dire que je suis heureux, que je fais ce que j’aime; qu’ils ne s’en fassent pas trop, que je ne m’ennuie pas du tout du travail, qu’au contraire, je trouve la retraite le moyen d’épanouissement idéal de ma personne.

À chaque fois, j’ai l’impression d’être un ingrat, un sans cœur... Mais heureusement, ils ne me croient pas vraiment, ils me pensent devenu menteur et que je joue le bravache qui fait semblant... S’ils me croient, ils se disent que je suis un maudit chanceux et que je ne devrais pas venir les relancer avec tout ce bonheur dans les yeux!

Dans tous les cas, je suis coincé! Alors pour m’en sortir et tenter de les convaincre, je leur parle d’Internet et des Internautes Poivre & Sel... et plus je parle, plus je me cale! Voyons donc, voir si quelqu’un qui a été aussi intelligent, quelqu’un d’aussi sensé que moi pourrait décliner aussi rapidement et sombrer, en quelques mois, dans une espèce de douce démence... devant un écran d’ordinateur à parler avec des êtres virtuels : à discuter d’éducation avec un Français, à échanger des clins d’œil avec une Israélienne et une Espagnole, à tirer du poignet avec un gars de Québec, à discuter du sort du monde avec 200 personnes... et trouver cela intéressant et épanouissant!

Je trouve très compliqué d’expliquer aux non-retraités que j’ai réappris à reconnaître le merveilleux quand je le vois, et pas seulement dans une belle marche au soleil, dans les oiseaux qui se disputent aux mangeoires, mais aussi dans les relations avec des êtres humains qui n’ont rien de virtuel, au fond. Mes compagnons de retraite sont tout ce qu’il y a de plus réels avec leurs difficultés et leurs joies, avec leur bonheurs et leurs maladies, avec leur gentillesse et leur propre émerveillement... jamais, avec toute mon imagination, je n’aurais pu inventer une réalité virtuelle aussi riche, même avec l’aide de l’ordinateur le plus perfectionné!

Comment expliquer aux amis qui travaillent encore, ce que nous nous disons couramment et que nous comprenons fort bien entre retraités : « Je suis trop occupé pour réussir à faire tout ce que je veux accomplir... » Mais encore, par exemple : « Qu’as-tu fait hier dans ton sous-sol? »

Hier? Attends un peu que je revoie mon agenda... voyons, hier... il n’y a rien d’inscrit. Ah! Oui, je voulais rédiger ce texte pour ce client, mais je n’ai pas eu le temps... je suis allé faire une longue marche au soleil, j’ai rencontré des gens intéressants, on a discuté des jeux olympiques, je suis passé par la bibliothèque pour prévenir que j’aurai moins de temps cette session pour initier les retraités à Internet, j’ai fait une sieste, j’ai protégé le vieux panier du lave-vaisselle, je suis allé vérifier si le cardinal avait suffisamment de tournesol, j’ai parlé au téléphone avec ma fille... j’ai échafaudé des plans de voyage avec Mamie Beth. Pourtant je n’ai pas eu le temps d’écrire ce maudit texte, j’étais trop occupé... comment dire à des gens qui travaillent qu’on est trop occupé à la retraite... on ne fait rien de valable à leurs yeux, rien de constructif, on ne fait que bien vivre, mais quelle qualité de vie, mes amis!

Pierre Imbeau (^I^)  

Grain de sel de Robert Darlay

Cher Pierre, ton cas est très commun mais pas universel. Il est vrai pour beaucoup d’entre nous.

- Maintenant que tu as du temps, je te propose de venir nous aider!
- Désolé, mais, du temps, je n’en ai pas assez.

Chez mes anciens collègues encore attelés, l’attitude diffère de chez toi. Notre métier a beaucoup évolué au cours de ces dernières années. La technique a bien changé, mais ce sont surtout les nouvelles méthodes de travail qui ont amené chacun à remettre en cause sa façon de faire. Tous ceux qui avaient fait leur place « sous l’ancien régime » supportent mal ces évolutions :

- Tu es parti au bon moment. Maintenant, si tu voyais ça...
- Bien souvent je me dis qu’il me tarde de faire comme toi...

La vie professionnelle ne pardonne pas la sclérose, même partielle. Beaucoup, en vieillissant, négligent de se tenir à jour, d’assimiler ce que font les autres. Le jour où ils s’aperçoivent que leur entourage a bougé, ils deviennent amers.

Parmi les gens en activité professionnelle, il existe aussi ceux qui continuent à s’épanouir et pour qui la retraite serait catastrophique. Je pense en particulier aux artistes qui réussissent. Certains acteurs de 80 ans continuent à jouir en scène comme à 20 ans.

Puis les politiciens : ils sont en général passionnés par la vie qu’ils mènent. Cette année, le parti RPR a essayé d’instaurer une limité d’âge pour ses candidats aux assemblées. Ils étaient à peu près d’accord pour ne pas dépasser 100 ans. Mais jusque là, ils ne voyaient pas de raison « d’abandonner leurs chers électeurs ». On vote la retraite à 60 ans, mais de là à donner l’exemple...

Enfin il existe les retraités désœuvrés. Ce sont ceux qui ne s’intéressaient à rien en dehors de leur métier. Beaucoup se disaient : « Quand je prendrai ma retraite je me mettrai à... » Ils ne savaient pas qu’on ne crée pas une passion, on la cultive. Si on n’a jamais pratiqué la sculpture sur bois jusqu’à 60 ans, on ne va pas y trouver beaucoup de plaisir après.

Certains cadres supérieurs, habitués à tout faire faire à des gens qui respectaient leur fonction, se retrouvent malheureux quand le plombier leur dit : « Mon pauvre monsieur, je veux bien venir vous le faire, mais faudra patienter un peu.... vous ne pouvez vraiment pas vous débrouiller pour si peu? » Monsieur le Directeur se sent un peu... méprisé. Il veut bien faire partie de cette association de bénévoles, mais pour y être chef. Or, c’est de bras qu’elle manque l’association. Pas de chef : là il y a pléthore!

Voilà quelques nuances par rapport aux habitants de notre village. S’il est vrai qu’ici on n’a pas le temps chaque jour de suivre tout ce qui se passe, il existe aussi hors de Poivre & Sel des gens heureux dans leur métier et des retraités qui nous envient.

Robert Darlay 

Grain de sel de Aliza-Claude Lahav

Le Piment de la semaine me fait réfléchir. L’expérience de la rencontre avec d'anciens collègues ne m'est pas inconnue, cela se passe pour moi à peu près comme pour Pierre, mais en effet je crois qu'il ne faut pas généraliser.

Chacun vit sa retraite à sa manière et il n'est pas évident que tous les retraités trouvent des projets aussi enthousiasmants que certains d'entre nous. D'ailleurs je crois que l'on vit sa vieillesse comme on a vécu sa vie, c'est aussi une question de caractère et de prédisposition. Certaines personnes sont plus « douées » que d'autres pour être heureux et satisfaits, d'autres, pour des raisons enfouies dans les méandres du subconscient, seront amères et ne trouveront pas grand chose pour les intéresser.

Et, tout à fait entre nous, je vous avouerai que même en étant sereine et satisfaite la plupart du temps, je ne trouve pas que la vieillesse soit si réjouissante… mais je l'aborde avec intérêt et je ne m'ennuie pas une minute. J'oserai avancer presque avec certitude que c'est le cas pour tous les « poivriers » et « salières » du Village. Et, puisque Pierre nous parle d’embarras et du monde virtuel et bien parlons nous aussi de nos expériences…

D'abord, il y a eu la prise de contact avec Ordi. Il a fallu faire sa connaissance, il a fallu l'apprivoiser, cet engin barbare, apprendre son langage, le mater avec douceur, être à son écoute et quelquefois passer par ses quatre volontés. Il est évident que l’autorité n'a aucun effet sur lui et nous avons appris la « diplomatie de l'informatique » agissant avec doigté mais avec fermeté.

Lorsque Ordi est arrivé chez moi, tout enrubanné, puisqu'il était déguisé en cadeau d'anniversaire de mes 62 ans, je n'ai pas dormi pendant deux semaines. C’était ou lui ou moi… une vrai lutte, un rapport de forces! Aujourd'hui, nous sommes très proches l'un de l'autre, je lui confie beaucoup de mes petits secrets et il m'est fidèle, enfin jusqu’à un certain point… je crois qu'il me tromperait avec n'importe qui … mais je lui pardonne puisqu'il est mon ouverture sur le monde.

J'aime à penser que Internet est une planète, un lieu extraterrestre, c'est un autre monde : ceux qui n'y sont pas ne peuvent pas comprendre. Ils ne saisissent pas l'ampleur de l'invention et de ses dérivés : l'abolition des frontières, la facilité des échanges, la magie du dialogue, le charme de la « rencontre », l’envoûtement du reflet. Oui, le village Poivre & Sel est sur une autre planète, il a une vie virtuelle qui se déroule dans des rues virtuelles sur une grand' place virtuelle, dans des établissements virtuels.

Il est vrai que ses habitants sont des êtres un peu bizarres qui aiment vagabonder, qui sont curieux de tout, qui dorment très peu ou à des heures impossibles. Ils sont souvent idéalistes, ils voudraient refaire le monde ou philosopher jusqu'au petit matin. Ils aiment la chaleur humaine et ne craignent pas de s'y frotter même si quelquefois ça fait un peu mal. Il faut bien l'admettre, dans ce monde virtuel, il y a un grand déploiement d'humains et c'est ce qui fait le charme de ce village… mais qui peut le comprendre à part nous?

Aliza-Claude Lahav 

Grain de sel de Francine Beaulieu

Moi, j'ai des hauts et des bas. Certains jours, je suis enthousiaste, j'ai plein de projets à entreprendre ou à compléter; d'autres jours, je sens ma vie vide et inutile.

Pourtant, tout ce qui a changé, c'est que je ne suis plus payée pour faire la même chose que je faisais avant. J'ai gardé toutes mes activités bénévoles du soir ou des fins de semaines; j'en ai ajouté de nouvelles pour me tenir assise devant un écran d'ordi le plus souvent possible (c'était mon travail avant la mise à pied).

J'ai l'impression de ne plus avoir droit de parole en milieu d'affaires, pourtant personne ne m'a dit cela, c'est juste un petit démon en dedans de moi qui me chuchote : « Terminé ma belle, tu n'y as plus droit, ton temps est fait ». Certains jours, je parle plus fort que le démon, d'autres... je l'écoute.

Francine Beaulieu 

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