BONHEUR OU BIEN-ÊTRE?

Je suis au garage pour faire poser les pneus d’hiver de la voiture. Une longue file d’attente... une froide journée de grisaille... mon ordinateur trop loin... tout pour être malheureux, quoi!

Pourtant, je me sens bien, même très bien... Comme fendre son bois, monter l’abri Tempo et faire sa provision d’herbes du jardin, poser les pneus à neige fait partie de ce rituel de l’ours qui se prépare à un hiver confortable. Quelle sensation de bien-être que de poser ces gestes de prévoyance devant l’hiver qui s’annonce.

Je me sens bien aussi parce que, à défaut de mon ordinateur pour tromper l’attente, j’ai pensé à m’apporter papier et crayon pour transformer ce moment qui aurait pu être pénible, en période agréable de réflexion. Voilà comment depuis quelque temps, je fais tout ce que je peux pour rendre ma vie plus confortable et tout ce qui ne va pas dans cette direction ou que je ne peux pas contrôler, je m’arrange pour l’oublier ou à tout le moins pour ne pas y penser tout le temps puisque je ne peux rien y changer... Je ne peux rien pour l’attente au garage ou pour la température, mais je prends cette période pour vous dire que je suis bien dans ma peau de retraité, que je suis bien parce que je ne me sens pas inutile... même en attendant au garage.

Et vlan! Voilà encore une pensée qui me revient : pas encore Pierre Bourgault! Faut croire que j’admire cet intellectuel à l’observation cinglante! À Indicatif présent, il y a déjà quelque temps, il s’amusait à faire un parallèle à la fois intéressant et étonnant entre le bonheur et le bien-être. Il s’est lancé dans l’évocation de la recherche du bonheur comme une démarche stressante et douloureuse, habituellement associée aux jeunes adultes idéalistes qui s’efforcent d’atteindre le BONHEUR avec toute la fougue et l’espoir de la jeunesse.

S’associant lui-même aux personnes d’âge mûr, Pierre Bourgault continuait sa réflexion en disant avoir graduellement quitté, en vieillissant, la recherche du bonheur pour la remplacer par le souci de son bien-être. Rendu à mon âge, disait-il, le bien-être pratique des petites choses confortables au quotidien est bien plus précieux qu’une vague notion de bonheur... même écrit avec un B majuscule.

Et me voilà parti à mon tour, emporté par la force d’évocation de cette réflexion! La recherche du bonheur ne met-elle pas l’accent sur l’écart qu’il y a entre une situation vécue actuelle et une situation idéale désirée? La recherche du bonheur ne force-t-elle pas à mobiliser nos énergies pour un idéal nébuleux? Entre temps, nous nous privons de voir et d’apprécier les petites joies, les petites surprises qui agrémentent notre vie au quotidien. Comment remarquer le sourire d’un enfant, entendre le trille d’un oiseau, sentir contre le sien la chaleur d’un corps aimé si toute l’attention est monopolisée par un bonheur idéal, utopique et par définition impossible?

La recherche du bonheur propose à chacun son idéal particulier, mais en même temps indique le gouffre qui sépare du but. Ce que nous avons, nous le tenons pour acquis, comme un dû. La maison, petite mais confortable, pourrait être plus grosse, la santé pourrait être meilleure, les enfants mieux élevés... et nous y allons d’attentes généralement injustifiées, et ce, jusqu’à ce qu’on perde un acquis oublié qui, tout à coup, devient désirable!

Au garage, cette après-midi, jamais je n’aurais pu être heureux si j’avais recherché le bonheur... mais comme je me souciais plutôt de mon bien-être, je me suis contenté de vous amener de force avec moi dans cette salle d’attente. Merci de votre compagnie, cela a été fort agréable.

Pierre Imbeau (^I^)

 

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