LES DEUX BOUTS DE LA VIE

Le 15 octobre dernier à l’émission « C’est bien meilleur le matin », René Homier-Roy recevait des gens du quartier Hochelaga-Maisonneuve qui venaient parler de leur quartier.

À la première question de l’animateur : « Dites-moi ce qui caractérise votre quartier. En quoi Hochelaga-Maisonneuve se distingue-t-il des autres quartiers de Montréal? » L'une des invitées a répondu sans hésiter : « Chez nous, on tient compte des deux bouts de la vie... »

Puis, la dame expliqua comment elle avait jugé important pour le bien de ses enfants de demander à sa grand-mère de venir habiter chez eux pour le reste de sa vie, et que c’était pratique courante dans son voisinage.

Il n’y avait rien de bien neuf, à ma connaissance, dans ce que la dame donna comme explication ensuite; mais elle le fit dans une telle simplicité et avec un tel naturel que j’avais l’impression de me retrouver dans mon village natal, il y a une soixantaine d’années.

Mais que diable venait faire ce vieux modèle en pleine ville de Montréal en 1997?

Elle décrivait le modèle familial traditionnel : des enfants qu’on entoure et à qui les générations précédentes font l’effort de donner ce qu’il y a de mieux parce qu’ils sont leur avenir, leur garantie de survie. Un couple qui travaille à l’extérieur, bien sûr, mais qui peut se donner plus complètement à sa carrière, parce qu’il sait qu’à la maison, les grands-parents, s’occupent de transmettre ce qu’il y a de meilleur à leurs petits-enfants. Une famille qui utilise toutes ses ressources : ses enfants qui représentent l’avenir, les parents qui sont la dynamique centrale et les aînés qui représentent la continuité et la sagesse.

Depuis la Révolution industrielle, et en accéléré depuis la Tranquille, le monde a choisi de jouir du présent. On a voulu profiter « ici et maintenant » de la richesse devenue accessible, en supposant qu’il y en avait bien assez pour construire l’avenir...

Notre Économie prendra des années à se remettre de cette erreur de jugement. Combien de temps prendra notre tissu social pour se refaire? Et quelle sorte d’équilibre lui est-il encore possible?

Et là, m’est revenue la fable illustrée dans mon premier livre de lecture. Pas le « nouveau » Forest Ouimette en couleurs, l’ancien, le relié en noir et blanc, celui qui avait des illustrations à la plume dans le vrai style des gravures anciennes. Je ne peux pas dire à quelle page, mais il me semble que c’était du côté impair, en bas à droite.

Vous savez, la fable du petit garçon qu’on envoie porter une couverture à son grand-père qui doit habiter dans la grange, et à qui on reproche sa cruauté d’avoir coupé la couverture en deux... parce qu’il en garde l’autre moitié pour son propre père, quand ce sera son tour!

La complicité entre les deux bouts de la vie est naturelle, implicite pour peu que l’on aménage un contexte valorisant pour tous. Bien sûr, les enfants sont fatigants, bruyants et énervants, bien sûr les aînés sont grognons, moralisateurs et geignards; mais chacun a son rôle à jouer pour aider l’autre, qui à apprendre, qui à transmettre... Pensons aux excursions de cerfs-volants, aux promenades dans le parc, aux caresses de nos petits-enfants pour réaliser à quel point cette relation est naturelle et souhaitable.

Il y a toujours eu tiraillement entre les générations, il a fallu de tout temps, mettre de l’eau dans son vin de part et d'autre, apprendre à vivre avec le tapage et les moralisations... c’est à cela que ressemble la vie, il me semble... on ne parle pas d’équilibre entre la jeunesse et la vieillesse, on parle d’une espèce de va et vient où l’on retrouve une espèce de moyenne mouvante, mais où tout le monde sans exception a la chance de trouver une place, une raison d’être là.

Pour provoquer cette récente intolérance entre les générations, il a fallu accentuer les préjugés et utiliser un nouveau vocabulaire pour justifier ces comportements de rejets : Les enfants ont besoin de « stimuli », d’« égalité des chances », d’un « bon départ dans la vie ». On les met en garderie et avant qu’ils aient pu profiter de leurs racines, on les transplante dans une serre. Avant que la famille puisse exister, on la dit nuisible et on la fait éclater. Avant de vérifier si le milieu est favorable, on décrète qu’il ne l’est pas et on lui en substitue un artificiel, un laboratoire sans couleur. De toute façon, on a les moyens, non? Et pendant que les parents s’échinent à payer pour le monde artificiel où vit leur famille, on invente de nouvelles compétences pour se substituer à l’expérience que l’on enferme dans la grange des résidences pour personnes âgées ou dans des logements sociaux.

À l’autre bout de la vie, des aînés en pleine forme intellectuelle et physique doivent s’échanger leurs souvenirs, prêcher entre eux dans des lieux réservés, pour éviter qu’ils ne contaminent les petits avec leurs valeurs dépassées. Comme si les enfants n’avaient pas l’intelligence de discerner la réalité, surtout lorsque le conte est accompagné d’un clin d’œil complice de son grand-père ou du rire amusé de sa grand-mère.

Qui sait? Les valeurs des gens comme ceux du quartier Hochelaga-Maisonneuve réussiront-elles un jour à faire que les deux bouts de la vie se rejoignent enfin!

Pierre Imbeau (^I^)

 

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