AH! BON, TU COMMUNIQUES...

Très tôt, la vie a voulu que ma relation avec ma mère soit entretenue à coup de lettres et de téléphone, si l’on excepte ma visite annuelle en Gaspésie et sa visite en ville à l’automne, après son jardin et avant ses grands projets de tissage de l’hiver.

Les appels interurbains coûtaient cher, donc j’en profitais au maximum. Aussitôt qu’elle avait décroché le récepteur, je lançais le flot, sans doute étourdissant, de ma vie en ville. Je me souviendrai toujours de la fois où, à bout de souffle après plusieurs minutes et ne l’entendant plus, je demande : « Maman, êtes-vous toujours là? » Après quelques secondes de silence, j’entends doucement : « Continue, Pierre, j’écoute le son de ta voix... »

Ma mère n’a pas eu besoin de Marshall McLuhan, pour savoir que le médium est le message...

Il y a d’autres personnes pour qui c’est tout le contraire. En fin de semaine passée, j’ai téléphoné à mon ami. Vous savez, celui qui trouve que j’ai peur de la réalité :
– En passant, je viens d’écrire une autre chronique pour les Amis Internautes Poivre & Sel.
– Ah! oui, sur quel sujet?
– Sur ma perception de la réalité et sur les diverses formes de vérité, qui en découlent.
– Hein! Qu’est-ce que tu as bien pu leur dire?
– Ce que je pense et que tu sais déjà.
– Qu’est-ce qu’ils ont dit?
– J’ai eu plusieurs commentaires positifs, quelques réserves... Il y a même un groupe qui a décidé d’en discuter plus à fond.
– Où voulais-tu en venir, de toute façon?
– Je ne sais pas trop. C’est très plaisant de discuter, comme ça.
– Oui, mais dans quel but?
– Faut-il toujours avoir un but clair et précis pour parler au monde?
– ... Ah! je comprends... Tu communiques...

Il m’a sorti cette dernière phrase sur un de ces tons, mes chers amis... Tiens! Sur le même ton qu’il avait employé début des années 1970 quand je lui avais annoncé avec fierté que j’étais devenu animateur au service des étudiants d’un cégep : le même ton que si je venais de lui annoncer que je me lançais en politique... Un ton avec un rien de mépris, de condescendance. Vous savez, ce ton des scientifiques pour les sciences humaines, celui des producteurs pour les artistes, celui de certains hommes pour les femmes...

Voulez-vous bien me dire de qu’il y a de méprisable à vouloir communiquer avec ses semblables, pour le simple plaisir de se parler, sans trop se demander où on s’en va? J’ai l’impression que le fait de prendre plaisir à communiquer fait de moi un citoyen de seconde classe, un insignifiant qui n’a pas le courage d’imposer ses idées à tous ceux qu’il fréquente. On dirait que je ne suis pas assez utilitaire pour mon siècle.

Pourtant, quoi de plus plaisant que de partir une conversation avec des amis dans le seul but d’être bien ensemble; partir à l’aventure en écoutant les autres plutôt que de leur imposer ce que l’on a décidé? À la suite de ma mère, je vous dis qu’en communication le contenu n’est qu’un prétexte pour le contenant.

Pour traverser la rivière impétueuse des relations humaines, on risque de se noyer en s’efforçant toujours de ramer contre le courant. Il est souvent plus efficace, et toujours plus agréable de ramer dans le sens du courant, de donner un coup de rame de temps à autre pour arriver tranquillement sur l’autre rive. Mais il importe de donner son coup de rame avec constance, tout en l’ajustant à la vitesse et à la force des éléments que l’on utilise pour avancer et non pour les combattre.

Eh! oui, je communique pour le plaisir de communiquer avec mon semblable. Sans but servile, sans utilité quantifiable. C’est la seule façon, selon Albert Jacquart, de comprendre qui est l’autre et, par conséquent, qui je suis.

Que je parle de musique avec Claire, de communication avec loli, de compassion avec Claude, de vie privée avec Yvon, de café avec Virtuel, d’écriture avec Denise, de respect avec Guy, ce ne sont que des prétextes qui permettent de nous découvrir et de nous dire que nous nous aimons.

Pierre Imbeau (^I^)

 

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