MIROIR, GENTIL MIROIR : QUELLE EST LA VÉRITÉ VRAIE?

Il y a quelque temps, alors que je racontais à des amis quelque chose qui venait de nous arriver, Mamie Beth m’a glissé poliment, mais fermement et avec un malaise certain : « Tu ne trouves pas que tu en mets un peu trop, que tu beurres épais? »

Ben! voyons. Ça fait 35 ans que nous vivons ensemble et elle fait semblant de ne pas me connaître? Elle ne sait pas encore que j’aime embellir la réalité quand je raconte quelque chose à des amis, romancer un peu pour mettre de la couleur... On raconte des choses pour que ce soit intéressant, pas pour que ce soit la VÉRITÉ absolue! Ces amis me connaissent depuis des années, ils savent que j’en mets toujours un peu plus quand mes interlocuteurs en redemandent! Et après? S’ils tiennent à la vérité, ils n’ont qu’à enlever ce qu’ils savent que j’ai rajouté et ils auront une idée plus exacte, mais aussi plus plate de ce qui nous est arrivé? Mamie Beth souffrirait-elle d’une attaque particulièrement vicieuse de « political correctedness »?

Elle ne semble pas la seule! L’autre jour, à la radio, probablement encore à Indicatif présent, quelqu’un se plaignait que les médias ne font plus d’information, qu’ils ne font que transmettre des opinions. Les journalistes ne se soucient plus de la réalité disait-on, et basent leurs articles sur des avis, des impressions. Et, madame Bissonette qui était présente, de se défendre que Le Devoir, lui, faisait de l’information et que l’opinion était reléguée généralement à la page éditoriale.

J’ai toujours trouvé prétentieux quelqu’un qui dit sans rire, faire de l’information, comme quelqu’un qui se qualifie d’« OBJECTIF ». Objectif pour qui? Pour les lecteurs? Justement, même en INFORMATION on ne se gêne pas pour ajuster la réalité à SON lecteur. La réalité est-elle différente pour les lecteurs de La Presse, du Journal de Montréal ou du Devoir qui décrivent la même réalité avec des différences énormes, parfois même fondamentales. Mais, le lecteur sait généralement où mettre le grain de sel : « On sait bien, tu as pigé ça dans Allô! Police », ou « C’est Foglia qui l’a dit », ou encore « Ça c’est du Pierre Bourgault tout craché ».

L’opinion, selon moi, donne une couleur personnelle à la réalité décrite, mais elle a surtout le grand mérite de ne pas prétendre à la VÉRITÉ. De plus, elle utilise souvent une pincée d’humour ou une touche d’imagination ce qui ajoute une couleur plus digestible à la réalité décrite.

Tout est subjectif, voyons! Quand on a élevé nos enfants, on leur a appris à ne jamais dire : « Maman ceci n’est pas bon », même s’ils le pensent, mais plutôt : « Maman, je n’aime pas ça. » On leur a appris à éviter des jugements définitifs et à privilégier des opinions plus souples. Dans nos échanges de tous les jours, même ceux qui prétendent dire la vérité, en fait, ne font que donner leur perception de la réalité... et ils sont les seuls à ne pas le savoir! Tout le monde devrait écouter le plus de monde possible avant de se faire une opinion personnelle de la réalité, et, dans la même veine, on ne devrait jamais nous empêcher de dire notre perception de la même réalité afin d’enrichir celle des autres.

Tiens, ça y est, me voilà rendu à la mode : On va dire que je joue au café philosophique! Mais je ne fais pas de philosophie, seulement du bon sens... en autant que ça existe encore dans notre monde CORRECT.

Par un drôle de détour de ma réflexion, je me rappelle un ami qui m’a toujours reproché non seulement de déformer la RÉALITÉ, mais pire, de refuser de voir la RÉALITÉ. J’en ai fait des complexes terribles jusqu’au jour où je me suis rendu compte que c’était tout simplement parce que je n’étais pas de son avis. Mais lui, par exemple, il avait la VÉRITÉ parce qu’il avait appliqué un raisonnement serré... et qu’il basait son raisonnement sur des éléments irréfutables; des équations fondamentales et savantes qui font inéluctablement arriver à la VÉRITÉ... le chanceux. Moi, je me suis toujours retrouvé à voir la réalité, pardon MA réalité, comme une espèce de moyenne de toutes les impressions qui me parviennent, par quel que moyen que ce soit. Moi, ma perception des choses passe par le doute universel et par la crédulité universelle en même temps.

Par un autre méandre de ma pensée, je me rappelle tout à coup mon prof de philosophie qui posait la très sérieuse question : « L’arbre qui tombe au fond de la forêt fait-il du bruit, s’il n’y a personne pour l’entendre? » Ce qui nous amène à nous poser la question : s’il n’y a pas de témoin, y a-t-il un événement? Et le corollaire de cette question : s’il y a plusieurs témoins différents, y a-t-il plusieurs événements différents? Ou devons-nous admettre que plusieurs témoins de bonne foi jureront avoir la réalité, même si chacune est différente de l’autre.

Pour nous rassurer, consultons des références incontestables, les dictionnaires par exemple, piliers de notre culture, témoins de la VÉRITÉ garantie. L’autre jour, en me basant sur le Petit Robert 1998, j’écrivais « un icone », masculin et pas d’accent circonflexe pour désigner ces petits dessins que nos souris bouffent quotidiennement avec voracité sur nos écrans. Une amie, Claude pour ne pas la nommer, m’a appelé une faute. Pour trancher la question, je suis allé acheter le Larousse 1998. Ô surprise, il donne le choix entre une ou un icône pour le même concept, mais il exige l’accent circonflexe dans tous les cas! Et il paraît que chaque édition de nos bibles linguistiques comporte une centaine de différences de la sorte. La langue française elle-même ne serait pas OBJECTIVE?

Assez ri pour aujourd’hui! Il suffit d’avoir un peu vécu pour savoir qu’il y a des vérités. Pour connaître celle qui nous convient le mieux, il faut savoir écouter plusieurs facettes de la même réalité vue à travers le plus grand nombre possible de miroirs déformants, parce que, paraît-il, même les miroirs ne sont pas parfaits, ils déforment toujours un peu. Mais si on en utilise plusieurs on a des chances de mieux voir et comprendre les détails.

Pierre Imbeau (^I^)

 

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