LIBERTÉ, FRATERNITÉ... ET CONVIVIALITÉ

Depuis que j’ai pris ma retraite, je me rends compte que la dynamique sociale et les codes qui la régissent se sont complètement transformés pour moi.

Auparavant, quand j’étais en emploi, ma présence était justifiée par la mission de l’organisation pour qui je travaillais, le rôle que je jouais dans cette organisation et les attentes que le milieu plaçait en moi. J’étais arrivé avec un curriculum vitae qui leur avait plu puisqu’ils m’avaient reçu en entrevue. Ils m’avaient choisi, j’étais donc désiré dans une équipe pour faire un boulot défini.

À partir de ce moment, ma personnalité s’est harmonisée à l’image de mon employeur, au statut de mon poste, et aussi, à l’échelle de salaire proposée. À chaque année, mon employeur me donnait des objectifs à atteindre, un échéancier et je passais l’année à le réaliser et à faire ce pour quoi on me payait. À la fin de l’année, je faisais un bilan, mon supérieur m’évaluait. On traçait ensuite un nouveau plan de travail, un peu différent parce qu’ajusté à la réalité du moment, mais toujours sécurisant et la roue a continué de tourner ainsi jusqu’à la retraite.

Bien sûr, si j’avais créé ma propre entreprise, le milieu aurait été différent, mais finalement la motivation et la reconnaissance externes auraient probablement ressemblé à ce que je viens de décrire : incluant les bilans, les revenus et la retraite.

Bref, si j’en crois mon expérience en emploi, une bonne partie des énergies et forcément de la personnalité y est canalisée et encadrée par une fonction socialement reconnue et appréciée, ne serait-ce, dans la pire des hypothèses, que par le salaire qui y est attaché.

Une fois à la retraite, j’ai perdu la majeure partie de ces « béquilles » sociales rattachées au travail. Je me retrouve dans une dynamique tout à fait nouvelle pour moi : celle d’apprendre à gérer ma vie de façon beaucoup plus autonome que ce qui avait été nécessaire jusque-là. Plus de poste, plus d’autorité, plus de responsabilité de rendement, plus de comptes à rendre à un employeur... plus de salaire à gagner. Jusque-là, ce que j’avais vécu se rapprochant le plus de ce type de situation avait été la gestion de ma famille, de la période de mes vacances ou d’un voyage... Les modèles de gestion des vacances sont tout de même plus connus que les modèles de gestion de sa retraite, non ?

Dans mes loisirs ordinaires, marche, bibliothèque municipale, golf, écriture, bicyclette, je réalise maintenant que les gens que je rencontre ne sont pas des individus en autorité ou subalternes, je ne leur dois rien et eux ne sont pas obligés de me sourire ou de me rendre service ; les personnes que l’on rencontre à la retraite sont seulement des êtres humains qui entrent en communication s’ils le veulent bien et si on le veut bien, gratuitement !

Sur Internet, les relations sont encore plus nébuleuses, parce que ce n’est pas des êtres humains qu’on rencontre, mais des êtres virtuels, des espèces d’anges/démons qui peuvent se présenter comme ils le veulent et à qui on peut se présenter également comme on le souhaite : asexué, parfait, gentil ou même bête et méchant ! Dans Internet, les gens sont égaux et libres. Quoi de plus tentant que de dire à quelqu’un ce qu’on pense, ou ne pense pas et ensuite de le cliquer dans la poubelle virtuelle avec tous ses messages subséquents... on ne lui doit rien, clic on coupe le cordon virtuel et vive la liberté.

Par contre, à la retraite, on reste un être social, on a besoin de rencontrer les autres, ne serait-ce que pour vérifier si ce qu’on pense est encore intéressant pour quelqu’un, ou pour se sentir utile. Après avoir vécu parmi le monde toute une vie, on continue d’avoir besoin du miroir des autres pour voir sa retraite, pour voir sa vie passer dans les yeux de l’autre. Toutefois, le travail n’est plus là pour dicter qui on doit rencontrer. On doit prendre l’initiative... même si ce n’est pas comme ça qu’on a été élevé...

Internet nous propose, à nous retraités, de rencontrer une foule de personnes absolument extraordinaires et de rapidement créer avec ces personnes, des liens qu’on n’aurait jamais pu tisser en emploi faute de disponibilité. Mais par ailleurs, Internet n’est pas totalement artificiel et virtuel. À l’autre bout de la ligne, derrière notre écran, vit une vraie personne, une personne qui a vécu une vraie vie, avec ses joies et ses misères, avec ses qualités et ses défauts, avec ses bonnes et ses mauvaises expériences, avec ses rêves et ses désespérances, et avec ses frictions quotidiennes de vrai monde.

Refaire son environnement social avec un clavier, c’est souvent très chaleureux, mais parfois grinçant. Nous sommes tous en apprentissage... c’est comme ça la vie, non ?

Pierre Imbeau (^I^)

 

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