Boisbriand, le 18 avril 2001

Mon cher David,

Quand je suis allé en Gaspésie, la semaine dernière, j'ai pensé à toi qui allais fêter tes sept ans. Maintenant que tu sais lire, j'ai pensé te raconter quelques souvenirs de mes sept ans à moi. Je suis donc allé à Chandler sur le Plateau où j'habitais à ton âge. La plupart des maisons ont été déménagées et il n'y a presque plus personne qui habite là, car c'est trop près du moulin à papier. Aujourd'hui, les gens n'aiment pas le bruit et la mauvaise senteur d'acide sulfurique. Pourtant, nous, on a passé notre enfance dans ce décor sans trop en souffrir.

Dans le petit bois « chez Smith » qui était en face de notre maison, j'ai retrouvé la grosse roche au-dessus du ravin où j'allais jouer avec mes frères. On s'assoyait là très souvent pour regarder les camions décharger les billots de quatre pieds (pitoune) dans la baie. C'est avec ce bois de sapin et d'épinette qu'on fabriquait la pulpe, une espèce de pâte qui était par la suite envoyée ailleurs par train ou par bateau pour en faire du papier. Mon papa travaillait au moulin, il était surintendant de la production et de la mécanique.

Le bois
Voici, en gros, comment cela fonctionnait. L'hiver, les bûcherons coupaient le bois en longueur de quatre pieds et le cordaient le long d'un chemin dans la forêt. Dès que la neige était fondue au printemps et que les routes étaient séchées, les camions commençaient à charroyer. À cette époque, les chemins n'étaient pas pavés, c'était partout des chemins de terre. Comme les camions étaient très chargés, il fallait attendre que le chemin soit bien sec et dur; autrement ils enfonçaient et restaient pris dans la boue. Même l'été, quand il pleuvait, on voyait arriver des camions couverts de boue parce qu'ils étaient restés pris sur un chemin trop mou.

Les camions
Parfois, les billots étaient très loin de Chandler et les camions ne pouvaient pas faire plus qu'un ou deux voyages par jour. Faut dire que chaque billot était chargé à la main. Les hommes le piquaient à l'aide d'une espèce de crochet à poignée et le lançaient dans le camion. La boîte du camion était une simple plate-forme avec une ridelle à l'avant et une à l'arrière. Sur le chargement, un autre homme muni d'un crochet cordait les billots d'aplomb. Quand les deux cordes de pitoune dépassaient les ridelles du camion, il était plein. Les hommes passaient alors une chaîne au-dessus et l'attachaient à chacune de ridelles pour que le voyage soit bien solide et que le bois ne tombe pas dans le chemin pendant le trajet.

Tout au long de l'été, les camions passaient derrière chez nous pour venir se vider dans la baie, en avant, en bas de la côte. Il y en avait de toutes les couleurs : des blancs, des rouges, des bleus, des verts, des rouge-vin; et de toutes les marques : des International, des Ford, des Mercury, des Mach (c'était les plus gros), des Chevrolet, des GMC, des Dodge et des Fargo. Il y en avait tellement parfois, qu'ils devaient attendre leur tour en ligne.

La livraison
Avant de décharger, un homme appelé « mesureur » mesurait le chargement à l'aide d'une longue règle et notait dans un calepin la quantité de bois du voyage. Quand il en voyait un morceau de mauvaise qualité, le mesureur faisait un cercle sur le bout à l'aide d'un crayon rouge; les hommes ne le déchargeaient pas et devaient le rapporter. Les gens étaient payés selon la quantité de bois transporté. L'unité de mesure, c'était la « corde », soit la quantité de billots de quatre pieds cordés sur quatre pieds de haut et sur huit pieds de long. (Un pied correspond à environ 30 centimètres.)

La baie
Les camions ne pouvaient pas se décharger plus que trois à la fois au bord de la baie. Avec leur fameux crochet, les hommes lançaient les billots à l'eau. Comme il n'y avait pas de place pour tourner le camion en bas de la côte, il devait remonter la côte à reculons jusque devant notre maison avant de pouvoir se tourner. Les billots flottaient jusqu'à un convoyeur, une espèce courroie sans fin qui les transportait à l'intérieur du moulin. Là, les billots étaient chargés dans d'immenses barils pleins de coches coupantes qui arrachaient l'écorce : des écorceurs. Quand ils n'avaient plus d'écorce, un autre convoyeur les transportait dehors sur une énorme pile de bois que nous appelions le « tas de blocs ».

De l'autre côté de la baie, deux grues noires à vapeur étaient utilisées pour décharger les wagons de charbon et de soufre et aussi pour repêcher les mauvais billots qui avaient calé au fond. Ce bois calait parce qu'il était de mauvaise qualité et ne pouvait donc pas servir à la fabrication du papier. On appelait ça du bois de colle ou tout simplement de la colle. Les camions venaient le chercher pour en faire du bois de chauffage.

Le tas de blocs
À la fin de l'été, le tas de blocs était aussi haut que le clocher de l'église. Jour et nuit, on entendait les billots tomber du convoyeur sur le tas. Je te dis que c'était impressionnant. En fait, derrière la maison, il y avait un jardin, un tout petit champ, le chemin des camions, une clôture quelques rails de chemin de fer et l'immense tas de blocs. Quand il faisait chaud, l'été, des hommes du moulin arrosaient le tas de blocs à partir d'une lance comme celle des pompiers, installée au sommet d'une tour. Il y avait quatre ou cinq de ces tours pour arroser le bois. En 1932, huit ans avant que je ne sois né, le feu a pris dans le tas de blocs et le village a failli y passer. Tout au long de l'incendie, notre maison a été arrosée, sinon elle aurait pris en feu.

Voilà, mon cher David, les souvenirs que ton anniversaire m'a rappelés. Comme je sais que tu as toujours aimé les camions, je suis allé sur Internet chercher des photos de vieux camions de cette époque. J'espère que tu aimeras…

Je t'embrasse!

Grand-Pops

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