TRAPPEUR DE BANLIEUE

L'autre jour, en prenant mon quotidien à la porte, tôt le matin, j'ai remarqué qu'un terrier avait été creusé durant la nuit sous la dalle de béton à l'entrée de la maison. Le trou d'environ huit pouces de diamètre (20 cm) me laissait croire qu'il s'agissait d'un animal de moyenne grosseur, probablement une marmotte.

Ce n'était pas une première. Il y a une couple d'années, une marmotte avait élu domicile sous le cabanon dans mon jardin. L'exterminateur m'avait pris 40 $ pour m'en débarrasser. J'avais trouvé cela assez cher et j'avais décidé alors de m'équiper comme lui. Pour deux fois rien, environ 80 $, je m'étais procuré un piège qui permet de capturer toutes sortes de bestioles... de façon humaine. Une espèce de cage à double entrée avec poignée pour le transport. Une fois capturé, il n'y avait qu'à aller libérer l'animal le plus loin possible dans le bois. Sauf que les marmottes n'étaient jamais revenues... Mes voisins l'avaient trouvée bien bonne!

Enfin, l'occasion se présente de rentabiliser mon investissement et de laver mon honneur! Le lendemain de la découverte du terrier, j'invite Nakoah, mon petit-fils de bientôt cinq ans, à venir souper. Mon complice a coupé des pommes et des carottes en bons morceaux que nous avons généreusement tartinés de beurre d'arachides. Nous avons tendu le piège à quelques mètres du terrier vis-à-vis une fenêtre du sous-sol pour pouvoir vérifier de temps à autre sans trop d'inconvénients. La nuit venue, on se couche avec le sentiment du devoir accompli.

Au matin, rien... Déception! À son départ pour l'école, je promets à mon assistant qu'il sera parmi les premiers prévenus s'il se passe quelque chose. Le jour suivant, à mon réveil, dans la grisaille d'un matin pluvieux, je vois une queue en panache dans le piège aux portes fermées. J'ai dû attraper un écureuil gris! Je sors pour m'en assurer... Ce doit être un écureuil de formule un, il a deux belles rayures sport blanches le long de l'habitacle : une moufette... Horreur!

Qu'est-ce qui m'a pris de vouloir jouer au Davy Crocket? Je n'ai pas du tout le goût d'approcher, encore moins de transporter en voiture une moufette nerveuse et bien équipée en armes chimiques? Par contre, maintenant qu'elle est capturée, je ne vais tout de même pas la libérer sur place... Que diraient les voisins? Je les entends rire d'ici!

N'écoutant que mon courage... je saute sur Internet. Je fais une recherche qui m'amène à l'Université du Manitoba où un chercheur prétend avoir passé des nuits innombrables à étudier les mœurs de la moufette. Il dit que cette bestiole peut tirer son liquide en nuage ou en jet extrêmement précis... à la condition qu'elle VOIE SA CIBLE. En effet, ne disposant que de quelque cinq ou six salves, elle a tendance à ne les utiliser que lorsqu'elle est sûre de son coup. J'en conclus que si je réussis à couvrir le piège, elle ne me verra pas, donc elle ne tirera pas. J'espère que ma moufette est allée à l'université et qu'elle est au courant de ce qu'elle doit faire selon les scientifiques... ou encore qu'elle a visité le même site Internet que moi, sinon, ce sera la catastrophe...

En m'amenant par l'arrière de la cage, sur la pointe des pieds... et sur le gros nerf, je réussis à la recouvrir d'un vieux drap. La porte fermée du piège obstrue la vue de la moufette... et comme elle n'a pas encore inventé le radar, elle ne tire pas. J'ai laissé l'animal dans la cage jusqu'à la fin de l'après-midi; c'est-à-dire, jusqu'à ce que mon assistant Nakoah, prévenu par Mamie Bethe qui enseigne à son école, voie l'animal et termine l'aventure avec moi.

Alors, du bout d'un manche à balai, je lui dévoile notre prise. Après avoir vu la moufette dans sa cage, monsieur mon adjoint n'a plus aucun intérêt à voyager dans le même véhicule qu'elle... Le lâcheur! Il a dû en parler à sa mère! Après souper, prenant mon courage à deux mains... et la poignée de la cage de l'autre (c'est tout de même assez pesant ces petits animaux-là!), je réussis à l'installer dans la valise de l'auto... aucune senteur.

Chemin de la Rivière Cachée, à quelques kilomètres et une autoroute de chez moi, je sors la cage toujours voilée de l'auto. Avec un vieux manche à balai (pensez-vous que je vais ouvrir à main nue?), j'ouvre une des portes du piège. On a toujours su que ces animaux se déplacent lentement. Détrompez-vous, ma moufette en est vraiment une de course... Elle détale sans demander son reste. Ouf, quel soulagement!

Je reviens à la maison, le petit est déjà retourné chez lui. Je bouche le terrier soigneusement et je décompresse avec une bière bien méritée.

Le lendemain, en prenant mon quotidien, devinez ce que je vois... le maudit terrier est rouvert! J'avais oublié qu'au printemps les animaux sont en couple! Même scénario, capture d'une deuxième bête. Quand le terrier s'est recreusé pour la troisième fois, j'ai changé de tactique : je n'allais tout de même pas passer l'été à faire du transport adapté de moufettes! Une amie de Mamie Bethe lui avait dit : « Avec les loups, il faut hurler! » Ils chassent donc les moufettes avec... de l'ammoniaque. Je me suis procuré une bouteille d'ammoniaque liquide... Croyez-le ou non, j'ai trouvé le moyen d'en échapper un peu dans l'auto... Quelle senteur! Quand je pense que j'ai fait du covoiturage avec deux moufettes vivantes sans problème et que je me suis empesté avec une inoffensive bouteille d'ammoniaque!

Bref, avec un bout de tuyau, j'en ai versé le contenu dans le terrier. Dehors, l'odeur disparaît tout de suite. J'ai laissé passer une nuit pour faciliter l'évacuation des pensionnaires, s'il en restait, puis j'ai refermé le trou... Voilà presque une semaine maintenant qu'il ne se recreuse plus... Faut dire que je suis allé m'acheter d'autre ammoniaque et que j'asperge l'entrée du terrier de temps à autre, histoire d'être plus convaincant! Enfin, mes voisins peuvent admirer ma détermination... Mais, je souhaite qu'ils oublient vite cet aspect de mes talents...

Joyeux jardinage! Pierre Imbeau (^I^)

 

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