MON BOGUE À MOI

Comme tout le monde, j'ai été agréablement surpris de ne pas voir les cataclysmes annoncés fondre sur notre planète à minuit et une seconde le premier janvier.

Pour moi toutefois, cette échéance avait une deuxième signification, puisque le lendemain du jour de l'An, je fêtais mon entrée dans le club des sexagénaires. En effet, depuis tout petit, chaque décade me surprenait à imaginer comment ce serait d'avoir 60 ans à peu près en même temps que notre ère en aurait

2000. Je m'étais toujours vu, sage, tempes grises, bedon de professionnel... Certaines de ces images se sont matérialisées!

La transition s'est donc bien passée. Faut dire que, tout en savourant le présent, j'ai toujours eu hâte de voir de quoi demain serait fait. Le matin de mon anniversaire, j'ai lu avec beaucoup de plaisir dans La Presse, la chronique de Stéphane Laporte sur le culte des chiffres ronds. Une double actualité pour moi : le 60 et le 2000. Il se moque, à juste titre, du fait que l'on profite des années ou des anniversaires en chiffres ronds pour faire un bilan solennel ou pour s'attendrir sur un événement passé, pour ensuite l'oublier pendant les neuf années suivantes, comme pour le drame de l'École Polytechnique.

Puis, mes proches ont été gentils : j'ai reçu le dictionnaire Lexis (je m'en ennuyais depuis que j'avais quitté le travail), un nouveau moulin à café (le vieux Krupp avait déjà ses 30 ans) et un agenda électronique (le vieux Casio avait déjà ses 10 ans). La belle petite vie, quoi!

Ensuite, pas tout de suite, le BOGUE s'est infiltré, insidieusement, deux semaines plus tard. Encore en train de lire La Presse, un dimanche, je me suis régalé d'un excellent article sur Mario Dumont, ce jeune chef et seul député de son parti à l'Assemblée nationale. (Le dimanche, il n'y a pas trop de chiens écrasés, alors les journalistes ont le temps et l'espace pour se laisser aller...) Comme on n'est pas en campagne électorale, je n'avais pas l'impression de subir un lavage de cerveau. On y présentait un brillant jeune homme, encore près de ses racines terriennes, malgré de grands rêves. Un jeune avant tout, rempli de l'audace et de l'espoir propres à la fin de la vingtaine, et ce, même s'il cumule déjà une quinzaine d'années en politique active.

« Qu'est-ce qui nous prend de garder » deux épais « à la tête de nos gouvernements, si on a une jeunesse aussi prometteuse? » m'exclamai-je à une Mamie Bethe interloquée, arrachée soudainement à ses mots croisés.

Ensuite, je me suis mis à réagir de plus en plus mal aux grands titres de mon quotidien et de la télé :

Offre du fédéral d'une vingtaine de millions aux clubs professionnels de hockey... Le Gouvernement plie devant l'unanimité de l'opinion publique.
Incitation à la retraite massive dans le parapublic... Crise dans les urgences, on manque de personnel.
Garantie provinciale de 100 millions aux Expos pour leur nouveau stade... on ferme le « moulin » de Chandler.
Collusion entre le collège des médecins et le gouvernement en 1997, pour maintenir la rémunération au même taux... diminution du nombre de médecins de famille et impact majeur dans les régions pour les dix prochaines années au moins.
Nouvelle loi électorale fédérale... les partis pourront continuer de camoufler la provenance de leurs fonds.

Où sont rendus les gens qui font le métier de lire entre les lignes de l'actualité pour prévenir le simple citoyen comme moi quand il se fait avoir? Il m'avait semblé que les intellectuels étaient des irréductibles, des incorruptibles! Qu'ils gardaient leur verve et leur ardeur en dépit des modes passagères et des tentations de la petite politique! Le simple bon sens est-il disparu à tout jamais? Nous a-t-on amputé le jugement?

Cela ne prend pas la tête à Papineau, il me semble, pour faire les liens qui s'imposent... Les millions avancés à nos sportifs déjà millionnaires ne généreraient-ils pas autant si non plus de revenus fiscaux, s'ils étaient avancés à nos jeunes entrepreneurs? Des résidences pour personnes âgées ne fourniraient-elles pas des emplois plus stables et ne rapporteraient-elles pas autant de retombées économiques qu'un nouveau stade au Centre-ville? Entre les élections, n'y a-t-il pas un pays à gérer?

Bref, avons-nous le goût de ressembler aux Américains au point d'imiter leurs erreurs 10 ou 15 ans plus tard? Il y a quelque temps, il me semble que c'est Foglia qui trouvait qu'il n'y a rien de plus antidémocratique qu'une démocratie sans opposition; ou était-ce, que rien n'est plus dangereux que le capitalisme laissé seul dans le monde, sans une lourde contrepartie comme l'était le communisme?

Quel bogue épouvantable! Me voilà déjà gâteux! Depuis toujours, j'avais associé l'âge à la sagesse et à la sérénité... Me suis-je trompé sur toute la ligne, ou n'est-ce que le post-partum de mes 60 ans?

Pierre Imbeau (^I^)

 

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