DU CRIBBAGE AUX FLÉCHETTES

Mon fils aîné vient passer la veillée avec moi, ce soir. Nos conjointes ont rendez-vous dans une de ces soirées de « vente douce » à la manière Tupperware, sauf qu’il s’agit de chandelles... Pardon on doit probablement dire « aromathérapie lumineuse »!

Pour la même raison, Maryse va me laisser notre Nakoah de quatre ans, comme souvent le vendredi soir, pour notre émission de télé favorite qu’il appelle « Madame de jouet ». Sauf que ce vendredi, nous ne pourrons pas regarder la « Fureur » collé/collé comme d’habitude, car d’autres cousins vont y être; et je ne me fais pas d’illusions : entre Mélissa et moi, Nakoah va choisir sa grande cousine de neuf ans, pour cette occasion.

C’est dire que je vais passer la soirée tranquillement, entre hommes, avec mon grand Georges, ce qui arrive trop peu souvent à mon goût. Et là, me reviennent à l’esprit ces belles soirées du mardi passées avec mon père à jouer nos cinq parties de crib.

À la fin de sa carrière de mécanicien, papa avait la responsabilité d’inspecter les moteurs de la flotte de pêche de toute la Gaspésie (de Matane à Paspébiac). Il donnait également des conseils d’entretien préventif aux pêcheurs, protégeant ainsi le matériel dont les hypothèques étaient garanties par le Gouvernement. Les bureaux du ministère des Pêcheries étaient situés à Gaspé, à une soixantaine de milles de la maison familiale de Grande-Rivière. Papa passait donc toute la semaine à l’hôtel à Gaspé. À cette époque, j’étais pensionnaire au séminaire de Gaspé. Il avait proposé que tous les mardis soir, il vienne me rencontrer au parloir; à cette époque, il n’était pas question qu’un gars de 17 ans sorte le soir « en ville », même si c’était avec son père!

Or, comme de vrais hommes que nous étions, se parler pendant une heure toutes les semaines aurait été impossible sans un prétexte, une occasion prochaine. Papa apportait donc sa planche de cribbage et ses cartes Kem en plastique, et nous jouions cinq parties, tous les mardis soirs. Évidemment, les parties traînaient et nous avions tout le loisir de discuter d’homme à homme, quitte à se remettre à brasser les cartes et reprendre la partie pour chasser un embarras ou une émotion importune...

Le cribbage est un jeu assez varié pour ne pas être ennuyant et assez mécanique pour ne pas empêcher de penser. Un autre avantage pour un père et son fils, il n’y a pas de véritable gagnant à long terme. Je me souviens d’une année où j’ai mené 81 à 72 dans les parties, et à la fin de l’année, papa m’avait rattrapé 93 à 92! Donc pas de véritable compétition, sauf le plaisir de gagner 3 à 2, une soirée, quitte à perdre la semaine suivante.

Les générations changent bien des choses. Avec Georges, je n’ai jamais eu besoin de véritable prétexte pour parler à coeur ouvert. Mais, bon sang ne saurait mentir, j’ai quand même tenu à ce que nous trouvions une activité fétiche. Cela m’a pris quelques mauvaises expériences avant de trouver le prétexte idéal. Il a fallu qu’il me batte à plate couture au ping-pong et ensuite au tennis avant que l’on trouve les fléchettes où nous sommes à peu près d’égale force.

Vendredi soir, donc, pendant que les cousins cousineront ensemble, je vais reprendre la formulation traditionnelle du défi paternel : « Ça s’pense un homme et ça peur de perdre une petite partie contre son père! » Et là, dans le sous-sol, commencera une de ces parties de fléchettes mémorables, qui durera le temps qu’il faut pour aborder tous les sujets important à un homme de 60 ans qui fait le point avec son fils de 35 ans.

Pierre Imbeau (^I^)

 

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