LA CATIN DE FER

Ce matin, je me suis réveillé à quatre heures du matin, comme en plein jour. Sans faire de bruit, je suis descendu au sous-sol et me suis installé devant l’ordinateur. Une idée me tracasse depuis quelques mois : suis-je en train de devenir cyberdépendant ?

En prévision d’une émission de Branché à Radio-Canada, une recherchiste a essayé de me convaincre que je suis en train de me faire intoxiquer par l’ordinateur. Pourtant, il m’a toujours semblé qu’une dépendance est plutôt morbide et que sa victime est réduite à l’esclavage. Ce n’est pas parce que je suis assis devant mon écran une cinquantaine d’heures par semaine que je suis devenu dépendant, lui ai-je répondu... et d’ajouter : « De toute façon, une activité devient une intoxication parce qu’il y a un vide à combler, une carence affective quelconque. »

Je me suis précipité auprès de Mamie Beth (c’est le féminin de Grand-Pops) pour m’assurer qu’elle ne manque de rien, qu’elle ne s’ennuie pas de son mari-d’avant-la-retraite. Elle m’a répondu qu’elle préférait me voir occupé à l’ordinateur à me voir écrasé devant la télé ou encore à me voir tourner en rond dans la maison comme un lion en cage.

Puis, je me suis rappelé l’anecdote que mon cyberami Yvon racontait sur le site de discussion des Amis des Internautes Poivre & Sel (ancêtre du Village Poivre & Sel) et qui évoquait une semaine d’enfer parce que son ordinateur était en panne :

« [...] toute cette longue semaine passée, j’ai eu mal à mon ordinateur ; mon épouse Madeleine dirait, avec un brin de malice et son magnifique sourire, à ma catin de fer ».

À 79 ans bien sonnés, Yvon aurait-il lui aussi un problème d’accoutumance ?

Beaucoup de Québécois emploient le mot « catin » pour désigner une poupée, un simple jouet au sens très propre du mot jouet. Dans l’ensemble de la Francophonie, par contre, le mot « catin » ne laisse aucune équivoque : Il s’agit d’une femme de mauvaise vie, une prostituée. Y aurait-il, de la part de Madeleine, une comparaison entre la relation d’Yvon avec son ordinateur et une relation passionnée qu’on pourrait entretenir avec une femme de mauvaise vie ? Madeleine faisait sans doute allusion à l’ordinateur jouet, puisqu’il est en « fer », mais moi, le dépendant potentiel, j’y ai vu une relation passionnelle !

Pour ma défense, j’invoque que, depuis ma préretraite, mon ordinateur est devenu l’outil principal de « travail » pour mener à bien mes projets de retraite.

Est-ce qu’on irait accuser de passion morbide, le chauffeur de taxi qui, le dimanche après-midi, amène sa famille en promenade en auto ? Le chef cuisinier qui mitonne un petit plat à sa dulcinée ? L’avocat qui offre un conseil à son meilleur ami ?

Depuis ma retraite, j'écris comme je n’ai jamais écrit auparavant avec ma MontBlanc (Je dois ici cependant avouer avoir quelque nostalgie tactile... mais ma graphie était tellement peu « calli- » !).

J'ai gardé aussi certaines activités que je faisais du temps de ma carrière : de la révision linguistique, de la rédaction commandée ou de l’encadrement d’étudiant en difficulté qui, soit dit en passant, seraient probablement mal à l’aise de se trouver face à face avec un tuteur non virtuel ! Je fais tout cela d’une façon combien plus efficace, et ce, sans me taper les heures de circulation pour entrer en ville...

Toutefois, le temps passé à l'ordinateur ne m’empêche pas d’aller pelleter quand il neige, d’épousseter quand c’est sale, de faire de la raquette ou du ski et, à l’occasion, de longues marches en attendant le printemps, la bicyclette, le golf, le jardinage et l’éternel gazon avec qui, d’ailleurs, j’accuse une passion plutôt orageuse... quoique... depuis ma tondeuse électrique sans fil... l’harmonie est assez bien rétablie dans cette relation.

Puis, le soir, quand je veux me détendre, je m’installe devant mon ordinateur et je me paie une bonne partie de boggle ou de scrabble, ou encore je pique un bavardage avec d’autres sympathiques inconnus, sans avoir à déranger Mamie Beth qui, elle, se détend devant son émission préférée après une longue journée d’enseignement.

Bref, il me semble que, à la différence d’un intoxiqué, je reste disponible aux autres (à la condition qu’ils soient branchés !), et j’adore poursuivre des activités diversifiées (de préférence à l’ordinateur ?).

De toute façon, s’il faut choisir sa dépendance, je préfère celle-ci à une relation avec une catin qui ne serait pas de fer, avec l’alcool, avec le tabac ou toute autre manie qui serait certainement plus nuisible à ma santé physique ou mentale, quoique...

Pierre Imbeau (^I^)

Sur le site des Internautes Poivre & Sel, on publiait certaines des réactions à nos chroniques sous la forme de grains de sel. Voici ceux qu'a soulevés la Catin de fer Grain de sel de Yvon Ferland, de Francine Beaulieu, de Gabrielle Mayer, de Marie-Claire Raymond

 

Grain de sel de Yvon Ferland

Il est bien certain que la plupart d’entre nous aimons passablement notre ordi (ou catin, si vous voulez). Au début de ma retraite, j’ai décidé qu’utiliser un ordi deviendrait une de mes activités favorites. Il y a de cela 15 ans ; mais déjà, j’avais l’intuition que ce deviendrait un excellent « challenge ». Ce le fut vraiment. J’ai pu continuer à écrire beaucoup plus facilement. J’ai pu me créer des logiciels, évidemment... surtout en mathématiques : - ) Excel m’a permis de faire un tas de choses intéressantes et utiles. Et que dire maintenant d’Internet avec toutes ses possibilités ?

On nous dit de mille façons qu’il nous faut, nous les aînés, utiliser nos muscles pour garder notre corps en forme. Mais nous dit-on assez qu’il nous faut utiliser notre cerveau, sans quoi il va dépérir aussi sûrement que notre corps sans activités physiques ? Tout ce qui nous incite à penser, à réfléchir, à échanger des idées avec d’autres, à mettre par écrit nos opinions et nos sentiments constitue autant de moyens avec bien d’autres pour faire travailler nos neurones.

Or bien utilisée, notre catin de fer nous permet de faire tout cela. Je dis « bien utilisée », car on peut perdre un peu son temps là comme ailleurs. Je connais des gens qui passent des heures à faire des patiences ou à jouer des centaines de parties de « cœur ». J’en connais d’autres qui s’en vont allègrement « surfer » sur le net sans avoir la moindre idée de ce qu’ils cherchent. Après deux heures, oh surprise ! ils n’ont rien trouvé de valable. C’est donc dire que l’ordi n’exerce pas automatiquement notre cerveau au maximum.

Peut-on devenir maniaque de l’ordi ? Certes oui, mais je doute que plusieurs d’entre nous le soyons. De plus, je doute que nous devenions jamais aussi maniaques que tous les maniaques de la télévision. Au Québec les moins de 50 ans passeront en moyenne 100 000 heures de leur vie devant le petit écran, soit deux fois plus de temps qu’à travailler pour une rémunération. Les plus âgés passeront un peu moins de temps, car il y a eu au début de leur vie un temps où il n’y avait pas de télé. Comme maniaques en tout cas, il est difficile de trouver mieux !

Tout cela pour dire : Vive la catin de fer !

Yvon Ferland

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Grain de sel de Francine Beaulieu

Moi, j'admets m'être très attachée à ma catin de fer. Sans elle, j'ignore ce qui me serait arrivé l'automne dernier quand mon poste a été aboli. Je venais tout juste de perdre mon père après une longue maladie, je venais de subir une opération majeure et ma convalescence était loin d'être terminée quand je me suis retrouvée seule à la maison.

Je travaillais depuis 11 ans sur ordinateur et j'avais décidé de m'en acheter un durant ma convalescence. Ma catin de fer a occupé mes jours, et parfois, mes nuits. Tout comme la catin de mon enfance, ma catin de fer a rempli son rôle. J'ai dû maîtriser le Windows 95, moi qui étais familière avec les produits Apple. J'ai appris à surfer, j'ai fait la rencontre du village Poivre & Sel, etc. Bref je me suis amusée comme une petite folle.

Durant le verglas, mon ordi m'a manqué autant que les autres appareils électriques de la maison, mais d'une façon différente puisqu'il me permet de communiquer, d'échanger, ce que la radio et la télé ne font pas. Suis-je cyberdépendante ? Un peu ? Certainement. Beaucoup ? Peut-être. Passionnément ? Absolument pas.

Francine Beaulieu

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Grain de sel de Gabrielle Mayer

J'ai soixante quatorze ans et suis invalide. Eh ! oui, mon amant est « mon » catin de fer. J'ai six enfants, onze petits-enfants. Après avoir tant donné, je crois que c'est à mon tour de me faire un cadeau ; alors, je me suis acheté, avec ma pension de vieillesse, un voyage autour du monde.

Mon amant de fer me conduit vers des pays fantastiques, il me permet de causer avec des gens que je n'aurais jamais connu, de connaître une catin de fer, qui est devenue ma meilleure amie, de me faire un amant de fer qui chaque matin m'apporte les douces odeurs de fines herbes et de fleurs de la Provence.

J'adore mon amant de métal...

Gabrielle Mayer

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Grain de sel de Marie-Claire Raymond

Dépendance... J'ai pris ma retraite en juin et me suis acheté un PC un mois plus tard. J'ai eu très peur de devenir cyberdépendante. J'avais trouvé un site nommé Parc Internet où je pouvais jouer un jeu de lettres passionnant, tout en échangeant avec diverses personnes. Le site était gratuit pour une durée de vingt jours. Même si les frais étaient minimes, j'ai délibérément choisi de ne pas m'y abonner parce que oui… je devenais dépendante. À 50 ans et en bonne santé, je dois faire autre chose de ma vie que de m’empresser, la première minute de liberté venue, d’ouvrir mon ordinateur pour m’amuser. Même à 70 ans, je devrai trouver mieux à faire ! Comme pour toutes les formes de dépendance, il faut être en état d’alerte parce que celle-ci s’installe toujours insidieusement et de plus, cela est bien connu, tous les êtres dépendants ont de bonnes excuses…

Marie-Claire Raymond

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