COMPASSION

J’aime mieux le mot « compassion » que le mot « pitié » même si on les présente souvent comme synonymes. On dirait que « pitié » évoque une attention à la misère de l’autre mais pas nécessairement le partage. Pour moi, le mot « compassion » veut dire « pâtir avec », « accompagner dans la souffrance, dans la douleur », et ce, gratuitement, sans attendre de retour.

Vous souvenez-vous de la vie et du voisinage dans le vrai village ?

Les gens avaient souvent l’air indépendant. On se saluait poliment, du bout des lèvres. On avait l’air trop occupé pour se dire autre chose que des banalités. Il y avait peut-être l’exception des femmes par-dessus la corde à linge ou des hommes chez le barbier, mais en général, le monde était en apparence plutôt discret et respectueux de l’intimité des autres...

Sauf quand il arrivait un malheur. Le vrai village est réapparu, cet été au Saguenay. La catastrophe a servi de prétexte aux gens pour se montrer qu’ils s’aimaient, qu’ils tenaient les uns aux autres. Les gens qui s’envoyaient joyeusement promener la veille se serraient l’un contre l’autre le lendemain. Cet été, les gens du Saguenay se sont accompagnés dans la douleur, ils ont redécouvert la compassion.

Cet été a réveillé dans la mémoire de Grand-Pops, le tableau de la compassion du vrai village. Souvenez-vous. Si une mère de famille tombait malade, un chaudron de soupe arrivait, porté par la plus vieille du troisième voisin, qui venait donner un coup de main. Souvenez-vous des enfants du paresseux du village qui réussissaient à manger grâce aux restants de quelque voisine qui reconnaissait sa robe de l’année précédente sur le dos de leur mère. L’incendie d’une grange, la mort d’un enfant, devenaient autant d’occasions de se solidariser, de « s’accompagner sur le sentier de la douleur », comme disait le curé. Dans le village d’autrefois, il n’y avait pas d’assistance sociale pour donner bonne conscience à tous les contribuables. On suppléait par la compassion.

Dans notre village d’Internet, il me semble assister à un heureux retour de la compassion.

L’été dernier, une amie internaute me racontait qu’elle avait trouvé au hasard de la navigation, la page W3 d’une adolescente qui parlait de suicide. Avec ses deux ados de filles, elle s’est donné le défi de dissuader cette voisine virtuelle. Pendant plusieurs semaines, elles se sont relayées sur l’écran de la malheureuse. Elles l’ont accompagnée jusqu’à ce qu’elles soient certaines qu’elle ait abandonné son funeste projet.

Les gens de la ville vous diront que c’est une fumisterie, que cette jeune voulait jouer un tour au monde, qu’elle ne cherchait que de l’attention. C’est peut-être vrai, mais mon amie et ses filles n’ont pas voulu courir de risque. Elles sont redevenues villageoises sans se poser de question. C’est un peu ça, la gratuité.

Même Grand-Pops a eu l’occasion de le constater personnellement. Deux semaines avant Noël, la mère de mes deux premiers petits-enfants a soudainement décidé de quitter le foyer de façon définitive. Quel choc ! Quelle catastrophe quand ça vous arrive ailleurs que dans les statistiques! J’ai eu la réaction de raconter ma détresse à une amie de courrier électronique, de lui faire partager mon inquiétude pour mon fils et surtout pour les enfants.

Voici un extrait de ce que j’ai reçu le lendemain par courriel :

J'ai reçu ton message hier matin et toute la journée, je me suis promenée en pensant à ton épreuve et en réfléchissant au défaut de permanence partout dans le monde... Elle continue en puisant dans sa propre expérience des difficultés de couple : Aujourd'hui, je n'ai aucun regret d'avoir tenu le coup. Et je crois qu'il y a quatre jeunes personnes qui ont appris qu'il est possible de faire de sa vie un magnifique bouquet avec des fleurs sauvages, un banquet avec des restes, une robe de bal avec des retailles... Ton fils s'en sortira grâce à ses parents et les deux enfants composeront un chef-d'oeuvre de vie sur le petit air amer qu'ils ont entendu ces derniers jours.

Voilà ce que j’appelle de la compassion et voilà une autre raison pourquoi je continue de croire en la communication qui, elle, n’est jamais virtuelle.

Pierre Imbeau (^I^)

 

aller à l'index du sous-sol ** aller en haut de la page ** aller à l'accueil