Rencontré au hasard d'Internet, Roger Goulet m'a fait parvenir quelques beaux textes sur ses années de jeunesse passées en Gaspésie. C'est un peu beaucoup grâce à ses propos que j'ai décidé de faire ce site Web sur Chandler.
Dans le texte, des hyperliens amènent le lecteur aux précisions ou aux commentaires des lecteurs.
 


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Un enfant vers 1937
par Roger Goulet

Départ pour Chandler

En cette période de profonde dépression économique, nous demeurions à Montréal où mon père oeuvrait pour une compagnie connue en matière de fabrication et installation d'appareils frigorifiques. Après avoir procédé à l'installation de tels équipements dans plusieurs entrepôts de la Gaspésie, mon père avait obtenu un poste permanent pour la supervision et l'entretien de tous les services de réfrigération de la Côte-Nord, des Îles de la Madeleine et de la Gaspésie. Il s'était alors trouvé une maison à Chandler où il nous attendait.

Ayant donc disposé de notre chien et de notre chèvre qui végétaient dans l'arrière-cour de notre loyer sur la rue Cadillac, à Montréal, nous voici, ma mère, ma soeur aînée, ma sœur cadette et moi, à bord de l'Océan Limité, en route vers la Gaspésie.

Rencontre

Il me souvient que le voyage fut long et ennuyant. Puis, il y avait cette femme avec qui ma mère conversait tout le temps, en anglais. Cette dame était elle-même accompagnée d'une jeune fille un peu plus vieille que moi et sans doute gentille, puisque sa mère (à l'inverse de la mienne) ne la rappelait jamais à l'ordre ! Qui aurait pu dire à ce moment que plus tard, je retrouverais cette jeune fille, Queenie Lequesne, comme pensionnaire au couvent de Carleton, en même temps que moi. Elle m'y offrait des bonbons. Je tentai un jour de lui rendre la politesse, mais elle refusa mes offrandes : collés dans mes poches, mes bonbons durs étaient recouverts de fibres et autres saletés... Puis, bien des années plus tard, je devais la retrouver comme voisine et épouse de Roch Roy, à Gaspé. Enfin, une fois divorcée, elle réapparaissait comme voisine à Cap-Rouge. Cette fois, en souvenir de Carleton, je m'en fus soigner sa pelouse et lui offrir des chocolats soigneusement emballés dans une boîte scellée. Pour m'expliquer, je dus cependant lui rappeler l'incident des bonbons durs, qu'elle avait oublié...

De Matapédia en auto

Après des heures interminables, nous approchons enfin de Matapédia. Maman nous a bien prévenus et a annoncé à madame Lequesne que papa y venait à notre rencontre avec sa nouvelle voiture, une Oldsmobile de dernier modèle, afin que nous puissions continuer notre voyage par la route.

Nous descendons enfin. Je cherche uniquement la nouvelle voiture… nulle part en vue. Au mileu d'exclamations que je ne comprends pas, papa nous conduit derrière la gare et nous fait monter dans une vieille bagnole, sans doute des années 29 ou 30, qui démarre dans un affreux vacarme accompagné de pétarades. Inutile de le dire. Le reste du voyage me fait amèrement regretter le train où, du moins, je pouvais bouger et circuler un peu. Cependant, c'est ainsi que nous devions atteindre Chandler, P.Q. En toute équité, je dois ajouter que mon père reçut sa nouvelle voiture peu de temps après. Il la conserva tout au long de la guerre et la revendit ensuite à un certain Plourde de Rivière-aux-Renards. Ce dernier, après avoir servi en Angleterre durant les hostilités et y avoir épousé une jeune Anglaise, utilisa la voiture pour aller au-devant de sa femme qui arrivait enfin par bateau, à Halifax. Ce fut le dernier voyage de la vénérable voiture qui en avait pourtant connu bien d'autres. Elle rendit " l'âme " dès le retour.

Chandler

À Chandler, nous devions habiter une maison appartenant à un certain monsieur anglophone du nom de McGrath, s'il me souvient bien. Ce monsieur opérait aussi un petit commerce de journaux, bonbons et cigarettes, (style dépanneur), à peu près en face de l'hospice. Son commerce était légèrement éloigné et surélevé par rapport à la rue. Entre l'école et ce commerce, il y avait une autre construction, plus près de la rue. C'était une petite épicerie ou boucherie, peut-être.

En face de chez nous (côté nord), il y avait une famille d'anglophones nommés Sutton. Ma mère étant originaire de l'Ontario, elle conversait régulièrement en anglais avec ces gens. Pourtant, tous parlaient le français, mais avec un léger accent.

Voisins des Sutton (côté ouest), il y avait les Chouinard, dont une des enfants, Jeannine (?), était amie avec ma soeur aînée. Plus loin, il y avait au moins deux autres demeures puis le garage de Théophile Roy qui avait vendu la nouvelle voiture à mon père et devait devenir le parrain de ma soeur Françoise, avec son épouse comme marraine. Enfin, plus loin encore à l'ouest, la ferme Potvin...

Débrouillardise

De notre côté de la rue, je me souviens d'une famille dénommée Hunt, du côté ouest. Nous en étions séparés par un petit boisé. Le père n'avait pas d'occupation connue, mais il semble qu'il aurait connu quelques difficultés pour braconnage. On lui aurait confisqué ses armes de chasse. Alors, certains soirs, il envoyait un de ses fils qui contournait le petit bois par l'arrière puis venait implorer mon père de lui prêter une arme, afin que son papa puisse chasser pour nourrir sa famille. Mon père lui prêtait parfois un gros calibre, parfois une petite 22 (avec laquelle je me suis blessé déjà) et que mon frère possède toujours. Le fils rapportait toujours l'arme empruntée de nuit et à l'occasion, remettait en même temps un lièvre ou une perdrix. Considérant le geste de mon père, dirait-on qu'il fut complice de braconnages ou charitable ?

Saumon mystère

À ce sujet, je me souviens aussi de mon grand-père Dumont qui, avec grand-maman, venait de l'Ontario passer des vacances à Chandler. Grand-père se levait très tôt et j'essayais de l'imiter sans jamais être aussi hâtif que lui. Ce qui m'intriguait, c'est qu'à l'occasion, dès mon lever, je le trouvais en train d'apprêter un magnifique saumon. Et, grand-père autant que grand-mère refusaient toujours de me dire d'où provenait ce fameux poisson. Etait-ce un cadeau de Mr Hunt ou grand-père allait-il le capturer lui-même, de façon illégale, dans la rivière du côté ouest, à la sortie du village ? C'est le mystère que je n'ai jamais réussi à percer, malgré tous mes efforts pour me lever assez tôt et découvrir la vérité.

Faire des commissions

À droite de chez nous, il y avait le Dr Daignault dont la fille Yolande devait bientôt me désigner comme " son chum ", à ma très grande confusion ! Plus loin un peu, le magasin général de Christophe Coté qui vendait sucre, farine, mélasse, huile à lampe, etc. En face du magasin, il y avait un forgeron et une quincaillerie, il me semble.

Un jour, alors que maman m'avait envoyé chez Coté quérir une quelconque mesure de mélasse, je suivis le monsieur dans l'arrière boutique pour le voir soutirer le sirop de l'énorme barrique. Il s'exécuta, remplit mon contenant et lécha le rebord de son récipient à mesurer pour y cueillir les gouttes qui allaient couler le long de la paroi. De retour à la maison, dès la première occasion, je répète le geste. Réprimandes de ma mère. J'évoque M. Coté. Quelle horreur ! J'imagine les remarques subséquentes de ma mère au vieux marchand...:-)

Idylle ?

C'est à la forge, en face, que j'ai passé mes meilleurs moments une fois terminée mon idylle imposée avec la fille du médecin. Celle-ci exigeait que je l'attende après la classe pour la reconduire sagement jusqu'à chez elle. Un jour, exaspéré, je me suis sauvé. Puis, comme elle me poursuivait en courant, je me suis arrêté et l'ai renversée au sol. Le lendemain, je refusais de retourner à l'école, mais mes parents vinrent me reconduire et mon père parla à la religieuse supérieure. L'incident fut donc clos et de même mon humiliation.

La forge

Dès lors, après la classe je pouvais à loisir m'arrêter à la forge où m'avait d'abord conduit Jean-Marc Potvin. En effet, celui-ci acceptait parfois d'amener un groupe de tout-petits faire la distribution laitière avec lui et nous trimbalait partout à travers le village. (En hiver, quand nous avions trop froid, il faisait ralentir le cheval et nous forçait à courir un peu pour nous réchauffer). Ayant fait la connaissance des lieux grâce à l'oncle Jean-Marc, j'osais y retourner seul, sans trop d'appréhension.

J'étais vraiment fasciné par la soufflerie, la vue du métal blanchi dans le feu et les grands coups de marteau du forgeron qui faisaient voler les étincelles. Il était assez mystérieux pour moi que ces étincelles ne foutent jamais le feu nulle part. Ensuite, il y avait les chevaux rétifs qui piaffaient, refusaient de se laisser entraver et, une fois retenus, refusaient de lever la patte à ferrer. Venaient les fumées âcres provoquées par le fer brûlant sur la corne, les clous carrés qui perçaient les sabots pour ressortir sur le dessus, puis les grands coups de lime à râper pour égaliser et arrondir le pied.

Mes sentiments évoluaient de l'ébahissement à la crainte vague, puis à l'admiration. Lors des heures plus calmes sans clients, le forgeron s'occupait quand même à préparer quelques fers ou forger quelques autres objets. Je me demande même s'il n'activait pas parfois son feu uniquement pour m'impressionner. Si le feu semblait assoupi, rassuré, je faisais le tour des lieux et questionnais ce monsieur dont, malheureusement, j'ai oublié le nom. Aussitôt, il ranimait son feu et se remettait au travail, à mon grand ravissement.

Lorsque les chevaux étaient absents, souvent, il y avait des personnes âgées qui s'étant assemblées à la forge comme dans un club social, y fumaient leurs pipes et discutaient de mille et un sujets. De façon à ne jamais paraître oisif, le forgeron s'occupait alors, mais de façon moins fébrile et intensive, se joignant à la conversation. Personnellement, j'écoutais. C'était alors pour moins l'occasion rêvée de m'initier au monde des adultes et d'apprendre à quels secrets insoupçonnés ces gens pouvaient avoir accès. C'était aussi l'occasion inespérée (!) de m'initier au français ancestral. Ceci, un peu plus tard, devait me permettre de lire Molière dans le texte original, presque sans explications...

Coup de foudre

J'avais peut-être alors cinq ou six ans à l'époque et ma soeur aînée m'épiait sans cesse, comme inspirée par une dévotion perverse. J'échappais rarement à sa surveillance. Par quel miracle me retrouvai-je un jour à la ferme Potvin, en compagnie de garçons et filles plus âgés que moi et sans la présence de mon garde chiourme ou mentor excessif ? Je ne sais. Toujours est-il qu'il me souvient m'être retrouvé debout près de la porte, dans la cuisine. Deux dames se trouvaient dans la pièce. La plus âgée me parlait et je répondais timidement autant que machinalement, trop occupé à tout observer autour de moi. Puis soudain, je remarquai la dame la plus jeune. Elle me sourit gentiment et m'adressa quelques mots. Miracle de l'enfance, pour moi, sa beauté et son sourire éclipsèrent tout le reste. Ses paroles demeuraient sans signification et j'arrivais à peine à balbutier quelques mots en réponse. Seuls existaient sa présence et son sourire. Je la fixais intensément et exclusivement. Je n'entendais plus rien. Je ne pouvais plus que voir, admirer et m'accrocher. Combien de temps cela dura-t-il ? Je ne sais, mais cela fut sans doute bref. Quelqu'un d'autre vint me chercher et m'entraîna à l'extérieur vers un étang quelconque qui se trouvait au nord, sur la ferme.

À peine rendu auprès de l'étang, j'aperçois garçons et filles qui s'ébattent dans l'eau. Combien étaient-ils, je ne sais. Je constate seulement qu'en comparaison des cuvettes connues de moi comme baignoires, leur étang semble un lac immense et invitant dans lequel ils plongent, flottent et évoluent comme des poissons volants ! Sitôt vu, sitôt résolu. Me voici bientôt nu et je m'avance dans l'eau lorsqu'une jeune fille, m'observant attentivement, mentionne que je pourrais courir quelque risque. Tous s'arrêtent pour m'observer, mais je perds aussitôt pied. Que faire, sinon imiter les autres ? Je commence alors à remuer pieds et mains de façon telle que, à mon propre émerveillement, je me retrouve à flotter entre ciel et terre. Tout le monde s'esclaffe puis se désintéresse un peu de moi, sauf celle qui m'avait déjà observé.

Je sors ensuite de l'eau un peu exténué de mes exercices mais quand même exalté. On s'assure que je suis sec et bien vêtu. Puis, je me retrouve chez mes parents sans que rien ne paraisse de mes aventures, tandis que je n'ose en mentionner le moindre détail.

Seulement, le lendemain, je me rappelle toujours cette fée magnifique et bienveillante entrevue dans la cuisine de la ferme. Elle m'a tellement ému. Je décide de la revoir, à tout prix. Par quel nouveau miracle ou sortilège puis-je m'échapper encore, retourner seul à la ferme et frapper à la porte jusqu'à ce qu'on m'ouvre? Je ne sais. Seulement, on m'ouvre. Hélas! l'objet de ma quête n'y est pas. Lorsque je la demande, on m'assure qu'elle viendra bientôt.

Effectivement, elle arrive après de longues minutes. Elle me sourit à nouveau, à mon vif émoi. Elle m'adresse quelques paroles, me demandant ce que je désire. Je ne sais que dire. Quand on a cinq ou six ans, comment dire à une dame de seize ou vingt ans qu'on la trouve belle et qu'on se consume d'amour pour elle ? Difficile, n'est-ce pas ? Constatant mon désarroi, elle se tourne vers sa soeur aînée, échangeant avec elle quelques réflexions sans malice. Je comprends qu'elle me trouve bien mignon, mais qu'elle craint aussi que ma mère ne s'inquiète de mon absence. Je dois partir. Mais, mystère de l'enfance, je sais que malgré l'incongruité de la situation, elle m'a compris et a bien accueilli ma visite. Peut-être en est-elle même un peu flattée ? Je pars heureux, satisfait, comblé, et ne cherche jamais plus à la revoir.

Il y a plus de cinquante ans, un éditeur publiait une anthologie de poèmes et récits intitulée: " Les heures étoilées de l'humanité ". Depuis tout aussi longtemps, je conserve maints souvenirs des Potvin et de leur ferme, surtout de la jeune dame si jolie, gentille et compréhensive. Je dirais que ces souvenirs, comme des étoiles, parent encore et toujours le ciel de mon enfance.


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