Cet été 2002, je suis retourné voir monsieur Félicien Trépanier. Pour moi, il n’a pas changé au cours des dernières années. À quelques semaines de ses 100 ans, il a toujours l’œil rieur et la mémoire pleine de beaux souvenirs. Cette fois-ci, je lui ai demandé de me parler des « canons », un sujet qu’il avait effleuré lors de nos rencontres précédentes.

 


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Effort de guerre

 

 

par Félicien Trépanier
tel que raconté à Pierre Imbeau

 

Les Français

On est au début de la Deuxième Guerre mondiale. Dans son effort de guerre, le Canada s'est engagé, entre autres, à fabriquer des canons, puisque le pays possède de bonnes réserves de fer. À cette fin, une compagnie française est venue s’installer à Sorel avec ses propres ingénieurs. Ils ont monté une usine dernier cri pour fabriquer des canons antiaériens de 25 mm. La particularité de leur technologie était de permettre de produire des canons complets à partir de la matière première, et ce, en une seule et même usine; une première en Amérique.

 

Après plusieurs mois d’efforts, les premiers canons sont sortis… un vrai désastre! Aucun des 16 premiers canons n’était inutilisable : « Tous scraps! », affirme monsieur Félicien. Les Français ont déclaré faillite…

La province à la rescousse

Pris avec une manufacture moderne, avec des brevets de fabrication de canons 25 mm, mais pas de connaissances, le gouvernement a approché l’industriel Joseph Simard pour mettre sur pied la production de ces canons antiaériens. (Note)

 

Simard était déjà un industriel d’expérience. Il a accepté de répondre à la demande du gouvernement, mais à la condition qu’on lui fournisse la main-d’œuvre spécialisée nécessaire, c’est-à-dire des hommes d’expérience capables de faire le travail. Or à cette époque d’effort de guerre, tous les hommes de métier étaient déjà embauchés dans leur domaine respectif… les autres étaient au front.

 

Toutefois, dans les moulins à papier, on trouvait un nombre important d’ouvriers de qualité dans tous les corps de métiers. Le gouvernement fit donc un appel aux moulins de la province pour qu’ils fournissent les ouvriers; ils viendraient à Sorel combler ce manque d’expertise. C’est ainsi qu’au temps de Pâques 1941, 62 hommes de « machines à papier » provenant de toutes les régions de la province furent prêtés à Simard de Sorel pour trois mois.

 

« Comme j’étais un bon homme, mon boss m’a conseillé d’y aller pour vivre une expérience qui ne passerait par tous les jours. J’ai donc accepté de représenter Chandler » de raconter monsieur Félicien.

Ajustements de production

« C’était une grosse installation : trois bâtiments semblables de 600 pieds de long par 300 de large. Le premier, c’était la « machine shop », le deuxième, la fonderie, et le dernier, les presses à chaleur.

 

« Les Français étaient mal organisés. Ils devaient promener les lourdes pièces d’acier d’un coin à l’autre de la bâtisse, à chaque étape de la production. Le va-et-vient créait tout un trafic et cela ralentissait la production en plus de déranger tout le monde.

 

« Le nouveau responsable de la machine shop, c’était Jos Leclerc (un autre ancien machiniste d’Antoine Imbeau). La première chose qu’il a faite a été d’organiser une vraie chaîne de montage. Au lieu de traîner les morceaux un peu partout, on commençait le travail à un bout de la bâtisse et rendu à l’autre bout, il était fini. Carré, au départ, le morceau de métal était arrondi par une presse et amené à 8 pouces/externe. Le travail le plus délicat était le polissage interne. Je te dis que c’était poli pas à peu près! Je ne me souviens plus de son nom, mais le responsable de ce polissage était un bossu.

Fierté

« Le premier juillet de la même année, les douze premiers canons sortaient de l’usine; 11 sur 12 étaient parfaits! Quelle belle expérience, et quelle fierté pour nous!

 

« On m’a offert de rester sur un poste permanent, mais j’ai refusé pour ne pas perdre mon emploi à Chandler. Mon ami, un certain Fournier, a accepté de rester. Il a ensuite été nommé inspecteur pour tous les moulins de la province…

 

« Je ne sais bien pas où je serais aujourd’hui… mais je ne regrette pas ma décision. Je ne me vois pas courir un peu partout à travers la province… Et puis, je me suis très bien débrouillé ici à Chandler. »

 

 

Félicien Trépanier et « son » canon de 25 mm (Photo prise par xxx à l’été 2002)

 

 

 

 

Note tirée de

LEMOINE, Mario. Sorel-Tracy, une histoire à découvrir  http://cf.geocities.com/saurel_ca/

 

1939

Contexte : […] Construction de la Sorel Industries Ltd, en un temps record. Elle sera le seul centre de production de matériel d'artillerie en Amérique du Nord, où l'on a procédé à la fabrication complète d'armes à partir de leur matière première.

1940

Sorel : En février, mise en exploitation de l'usine de la Sorel Industries fondée par Joseph Simard; spécialisée dans la fabrication de canons 25 pounders.

 


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