J'ai profité de mes vacances d'été 2000 à Chandler pour aller rencontrer le doyen de la ville, Félicien Trépanier qui a 97 ans et une mémoire très vive. Voici ce qu'il m'a raconté. 

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Le petit tour

 

Félicien Trépanier à son centième anniversaire (13 janvier 2003)

par Félicien Trépanier
tel que raconté à Pierre Imbeau

 

J'avais 11 ans quand ma famille est arrivée à Chandler. Mon père, Joseph Trépanier, travaillait au moulin. À 13 ans, j'étais tanné de l'école, je voulais travailler. Un bon soir, on est alors en 1916, je me décide à le dire à mon père, devenu contremaître au moulin.
- Tu es sûr de ton affaire ?
- Papa, je suis aussi fort que bien des hommes.
- Parfait ! Tu entres lundi à la shop, je t'engage.

Faut dire qu'à cette époque, il n'y avait pas de bureau du personnel, chaque contremaître pouvait engager ses hommes, c'était lui le « boss ».

Entrée au moulin pour papa

Comme de fait, le lundi suivant, j'entre au travail. Dans ces cas-là, un nouveau commence au bas de l'échelle pour apprendre le métier. On appelle ça un apprenti. C'est moi qui faisais tous les petits et les gros travaux autour de l'atelier : balayage des ateliers, transport du matériel, etc. Même si j'étais assez bien pris, c'était un travail très dur pour un jeune de 13 ans.

Mon père ne me donnait pas de chances. S'il y a quelque chose, il faisait exprès pour m'écœurer le plus possible. Je peux te dire que j'en ai travaillé et sué tout un coup. D'une certaine manière, les autres gars de l'atelier me prenaient en pitié. Même si j'étais un bon homme et que je mettais tout mon cœur à l'ouvrage, mon père me maganait pas mal

Tant et si bien qu'au bout de six mois, je n'en pouvais plus, j'étais épuisé. J'ai décidé de retourner à l'école. Quand je l'ai dit à mon père, cela n'a pas paru dans son visage mais j'ai compris qu'il était pas mal content de son coup !

Repêchage par Fabien Fortin

À peine quelques jours plus tard, je rencontre Fabien Fortin qui était alors contremaître à la « woodroom » du moulin.

- Comment ça va à l'ouvrage ?
- Je ne travaille plus au moulin, je retourne à l'école.
- Comment ça ? Tu es pourtant un maudit bon homme !
- Je dois être trop jeune, je ne suis plus capable

- Comment ça, plus capable ! Tu rentres lundi pour moi, d'accord ?

J'étais bien content, mais mon père était furieux contre Fabien qui avait déjoué son plan pour me renvoyer à l'école. Fabien m'a vraiment permis d'apprendre. Aussitôt qu'il manquait un homme quelque part, il me demandait d'aller le remplacer. Graduellement, je me suis fait la réputation du gars qui peut remplacer n'importe qui, et faire un bon travail. Je suis allé partout dans le moulin et j'ai appris les bases de plusieurs métiers. C'est comme ça que j'ai rencontré Antoine Imbeau, ton père.

L'atelier de mécanique avec Antoine Imbeau

Un jour Antoine, contremaître de la mécanique, a perdu son machiniste malade pour une couple de mois. Il a demandé à Fabien de me prendre pour le remplacer. Comme je n'étais pas trop occupé à ce moment, Fabien a accepté. Et il ne m'a jamais revu dans son atelier. C'est comme ça que je suis devenu l'« homme à Antoine ».

Ton père avait mauvaise réputation parmi les ouvriers, entre autres, parce qu'il était très exigeant. Il fallait faire exactement ce qu'il demandait, sans discuter. Moi, je n'ai jamais eu de problème avec ça. Mon père m'avait montré ce que c'était qu'un boss

Par contre, les hommes qui voulaient travailler pour lui avaient la meilleure chance au monde d'apprendre leur métier correctement. Quand le moulin avait besoin d'un nouveau métier, Antoine faisait venir des livres de France. Il les étudiait, et ensuite, il les montrait à un de ses hommes. Rien qu'à penser à Adolphe, mon frère qui a appris la ferblanterie, à Alphonse Côté qui a laissé le moulin pour ouvrir son propre commerce de soudure et de forge, à Wilbrod Roy qui est devenu contremaître, et tous les autres. À moi, Antoine a montré le tour à fer, et je suis rapidement devenu le meilleur tourneur du moulin.

Le petit tour

Quand le moulin a acheté un tour beaucoup plus gros, on a appelé le tour que j'utilisais, le petit tour. Antoine m'a offert d'aller sur le gros tour. C'était normal, c'était moi, son meilleur. Je ne suis même pas resté deux semaines. Ce maudit tour marchait quasiment tout seul. On n'avait même pas besoin de savoir tourner ! J'ai demandé et obtenu de revenir sur le petit tour. C'est Léo Roy qu'Antoine a mis sur le gros tour.

Plus tard, le moulin a acheté un autre tour de la même grosseur que le mien, mais plus moderne. Je l'ai essayé pendant six semaines. Je m'ennuyais, il n'y avait rien à faire pour qu'il marche. Je suis revenu à mon petit tour et je suis resté avec lui jusqu'à ma retraite en 1968.

La crise

Quand le moulin a fermé pendant la crise, Antoine et Albert MacKinnon, l'électricien du moulin, ont installé la génératrice d'électricité dans la chaufferie de l'hôpital. Elle était actionnée par le gros moteur à l'huile qui chargeait le bois dans la baie, et que l'on avait aussi transporté dans la chaufferie.


C'est ainsi que, pendant six ans, le village n'a jamais manqué d'électricité pour s'éclairer le soir.

Antoine m'a offert d'installer le petit tour dans la chaufferie, à côté de la génératrice, au cas où des pièces briseraient. Du même coup, j'ai tourné des pièces pour tous ceux qui en avaient besoin dans les environs : moulins à scie, moteurs de bateaux, même pour des automobiles. Je suis un des seuls ouvriers du moulin qui n'a jamais manqué de travail durant cette période difficile.

La retraite

Ton père a perdu son emploi en 1949. Moi, j'ai continué sur le petit tour. En 1968, quand j'ai eu l'âge de la retraite, mon boss d'alors m'a fait venir et m'a demandé de remonter le petit tour au grand complet. Ainsi, j'ai passé mon dernier mois à machiner toutes les pièces de mon petit tour. J'ai refait tout au complet, même les roulements à billes (bearings).

Le soir de la fête de mon départ à la retraite, mon boss m'a fait sortir dehors et il m'a montré, dans la boîte d'un gros camion, mon petit tour flambant neuf.
- Félicien, où veux-tu qu'on mette ton cadeau de retraite ?
- J'ai jamais assez de place dans mon garage.
- On va le mettre dans ta cour et tu feras ce que tu veux avec.

C'est ainsi que mon petit tour a fini sa carrière dans l'atelier de mon ami Alphonse Côté. En échange, il m'en a donné un plus petit qui entrait à l'intérieur de mon garage.

Félicien Trépanier
(Tel que raconté à Pierre Imbeau)


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