Toujours intéressé à l’histoire de notre coin de pays, Alexandre Cyr m’a proposé ce texte fourni par les Pères eudistes. Oncle Joseph Potvin l’avait rédigé en 1998 à l’occasion du 350e anniversaire de la fête du Cœur très pur de Marie, célébrée la première fois à Autun (France) en 1648.

 

Voici donc un morceau de l’histoire de notre patrimoine, celui des fresques et des vitraux de l’église de Chandler.

Pierre Imbeau


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Fresques et vitraux

par Joseph Potvin

En 1946, la paroisse du Saint-Cœur de Marie de Chandler achevait de sortir du gouffre financier où l'avait plongée la crise du début des années trente. L'église projetée dès 1917 et retardée par la petite crise de 1921 ne put être érigée qu'en 1929; mais, les murs à peine terminés, voici que recommençaient six années de misère noire. Ce n'est qu'en 1937 que l'usine put remettre son monde au travail. Une compagnie dynamique vint la relancer sur la voie de la productivité; et, grâce à une saine gestion, rendit son fonctionnement plus compétitif; des salaires réguliers et substantiels redonnèrent aux ouvriers prospérité et générosité; si bien que dès la fin de la guerre en 1946, en moins de dix ans, la dette de la Fabrique était presque éteinte.

 

Le père Joseph Bouvier, le curé bâtisseur, entrevoyant désormais un meilleur avenir, songeait à entreprendre la décoration intérieure du sanctuaire. Deux raisons principales le pressaient d'agir sans tarder : D'une part, l'année 1948 toute proche, allait marquer le 300e anniversaire de l'institution de la fête liturgique du Saint-Cœur de Marie, patronne de la paroisse. C'est Jean Eudes qui lors de ses prédications à Autun en 1648 avait eu cette inspiration d'inaugurer dans la liturgie de l'Église, une solennité spéciale en l'honneur du Cœur de Marie, le 8 février. Il convenait que cet anniversaire fût célébré avec un éclat tout spécial.

 

D'autre part le 20 juillet 1946, le supérieur général eudiste venait de passer à Chandler faire sa visite officielle d'après-guerre, et il avait vu dans cette amélioration de la situation financière de la paroisse l’occasion de se départir honorablement de cette croix qu'avait toujours paru aux autorités majeures et lointaines, cette paroisse pantelante. On y avait songé sérieusement auparavant, mais on avait été retenu par la crainte tout particulièrement de déplaire à Mgr Ross, notre ami fidèle. Avec son successeur, un ancien élève des eudistes au Séminaire de Halifax, il fut secrètement convenu que, sitôt qu'il disposerait d'un prêtre diocésain, la Congrégation serait relevée de la direction pastorale de la paroisse de Chandler...

 

Mis au courant de cette décision et de son exécution prochaine le P. Bouvier souhaitait ne pas partir sans laisser une marque indélébile du passage eudiste à Chandler. C'est ce dont il entretint les jeunes eudistes qui se trouvaient à l'été 1946 dans sa paroisse. Il y avait le P Marcel Poirier, jeune prêtre de février précédent, qui était venu remplacer le P Frédéric Leblanc, absent en juillet... Il y avait aussi en vacances dans leur famille respective le P. Justin Blanchard professeur à Church-Point en N.-E., ainsi que le P. Joseph Potvin, professeur à l’Externat de Limoilou.

La réalisation du rêve

Ce qu'il fallait réaliser d'abord, c'était une grande fresque centrale que viendraient compléter deux petites fresques latérales et des vitraux illustrant la salutation eudiste aux Sacrés-Cœurs. L'artiste choisi était Guido Nincheri qui avait décoré l'église Ste Amélie tenue par les pères eudistes à Baie-Comeau. Il avait déjà été contacté par le père Bouvier sur ce sujet et il était prêt à en esquisser le plan général et à en réaliser des maquettes sans tarder, pour le montant global de 2,500 $. Il ne reste donc qu'à trouver ce montant, pour obtenir l'autorisation de procéder au plus tôt...

 

Le moyen le plus rapide de trouver cette modeste somme, c’était de faire une quête immédiatement. Dès le lendemain donc, le dimanche 4 août, le curé annonce à toutes les messes du matin que dès l’après-midi, le trio des jeunes passerait par les maisons recueillir l'aumône que chacun jugerait bon de donner. Le Père Poirier, parfait bilingue onginaire de Fredericton, se réservait le « bout des Irlandais »; le P.BIanchard, celui de Pit Cyr; le P. Potvin, le centre et l'arrière du village.

 

Ainsi fut fait. Et sur la fin de l'après-midi, à leur retour au presbytère, les solliciteurs purent sortir de leurs poches de soutane et étaler devant les yeux ravis du curé, plus de 1,800 $ avec quelques dons à venir de ceux qui ne disposaient pas sur le champ d'argent pour verser leur contribution. La Patronne de la paroisse y avait manifestement mis la main!

 

C'est l'été suivant, en 1947, que commencèrent les travaux. Au printemps, le père Bouvier était allé rencontrer l'artiste qui se trouvait aux États-Unis, pour conclure les derniers arrangements. Celui-ci arriva à Chandler le 8 août et se mit tout aussitôt en frais de réaliser la Grande Fresque. Il logeait au presbytère; il avait installé son atelier dans le local de la bibliothèque; c'est là qu'il préparait son travail pour la journée du lendemain.

 

Un échafaudage solide avait été dressé autour de l'abside, sans que ne fût interrompu le service religieux; solide, car l'artiste ne l'était guère, et avait peur de grimper à pareille hauteur. Le vieux aux cheveux blancs, au dos courbé, de petite taille, passait ses journées perché silencieusement en haut. Il commençait par faire le décalque de la portion qu'il avait à faire ce jour-là; le sujet, tracé au préalable en pointillé sur un large pan de papier qu'il fixait au mur, il passait le pinceau pour qu’à travers les perforations du pointillé la peinture marquât le contour des lignes sur le mur, puis, le papier enlevé, il se mettait à l'œuvre pour faire apparaître les dessins vivants qu'il avait conçus dans sa tête.

 

Le mur avait été auparavant recouvert d'un enduit humide que venait appliquer Orner Gauthier, avant que l'artiste ne commence sa journée. Tout devait être fait d'un trait pour la portion quotidienne prévue, car il ne pouvait retoucher le travail une fois séché. Le 14 août, il en était rendu à fignoler le Cœur de Marie en songeant sans doute à l'Assomption célébrée le lendemain, et son entrée au Ciel. Je me souviens être monté silencieusement observer l'artiste. Je le trouvai en train d'ajuster les plis du manteau de Jean Eudes et de retoucher la manche droite. Le collet était déjà terminé après que le père Bouvier le lui eût fait modifier pour qu'il soit conforme à ce qui se portait au XVIIe siècle. Quand je suis parti de Chandler le samedi 24 août, les anges commençaient à voltiger autour de la scène encore masquée par les échafaudages.

Mission accomplie

Le dimanche 15 septembre, ces structures étaient disparues, m'avait-on écrit, et laissaient voir à l'admiration des fidèles groupés dans la nef, un petit coin du Paradis : (note) Jean Eudes recevant de Marie la mission de faire connaître l'amour qui la transfigurait; Jésus, vivant et régnant dans son Cœur.

 

Quand à son tour, le P. Bouvier quitta la paroisse le 30 novembre suivant, il pouvait être fier de son œuvre, de son chef-d'œuvre; la marque indélébile eudiste était bien inscrite, à la gloire des Cœurs de Jésus et Marie, dans la voûte de son église gaspésienne! Il m'avait dit sa gratitude et sa fierté le 28 octobre précédent en termes concis; sa carte portait ces mots : « En souvenir de la quête des vacances 1946 "Forsan et hœc olim meminisse juvabit" » (note) Et au Noël suivant : « Tu resteras le lien qui maintiendra le souvenir des Pères eudistes en Gaspésie... avec la FRESQUE!

Tiré du site des Eudistes : http://www.eudistes.org/chandler.htm

Et la suite

Restaient à exécuter, pour la décoration du sanctuaire telle qu'il l'avait prévue, les petites fresques et les vitraux. Le 28 mars 1948, il m'écrivait de Montréal « Quand tu retourneras à Chandler, tu verras le complément de la fresque : les six vitraux, résumé de l'AVE COR (note) aux personnages angéliques. Je les ai vus avant leur expédition et l'on m'écrit qu'ils sont "richesse de couleurs et de beaux dessins." J'imagine que l'autel se détachera encore mieux et que même la fresque en bénéficiera, comme éclairage. C'est certainement une œuvre d'art que, j'espère, l'on voudra conserver longtemps... un siècle, deux ou trois? À moins qu'une bombe dite atomique ne vienne faire disparaître Chandler de la carte du monde... »

 

Jusqu'ici pas de bombe certes, mais un pinceau béotien, vingt-cinq ans plus tard, est venu occulter l'inscription latine de l'arcade qui couronnait la fresque et lui conférait sa valeur liturgique, sa raison d'être là. Aux admirateurs de la scène grandiose de l'abside, elle disait : « VENEZ, ADORONS JÉSUS RÉGNANT DANS LE CŒUR DE MARIE. Invitation pressante à rejoindre, par-delà la beauté artistique de l'œuvre, le merveilleux mystère qu'elle propose à notre adoration, et dont certains traits étincellent jusque dans les fenêtres du sanctuaire.

 

Restaient les deux fresques latérales à réaliser : l'Ascension et l'Assomption, au-dessus des autels où trônaient les statues du Cœur de Marie et du Cœur de Jésus. Une lettre datée du 31 août 1953 me disait que les deux étaient terminées. Et ainsi, le sanctuaire avait revêtu la parure prévue par le père Bouvier de concert avec l'artiste Guido Nincheri au sortir des années d'indigence. À la Croix, Jésus avait donné à Jean le Bien-aimé, le Cœur Admirable de sa Mère. Au XVIIe siècle, il révéla à Jean Eudes la perfection de ce Cœur, lui confiant le soin d'en chanter les merveilles dans son Église. La fresque a voulu rappeler cette mission prestigieuse à l'occasion du tricentenaire de cette fête, comme réconfort durable aux lointains apôtres formés à son École.

 

VIVE JÉSUS & MARIE!

 

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Notes :

Jeunes eudistes

Décédés tous deux : P. Poirier, le 30 mai 1980; P. BIanchard, le 8.juillet 1958 : deux ans jour pour jour avant le P. Bouvier.

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Perspective

Aux yeux du spectateur la taille des personnages vue de près y était déformée par la courbure de la voûte; c'est la technique de l'artiste qui la fait paraître normale, vue de la nef; en effet, le Père Éternel malgré sa position presque horizontale se laisse voir dès l'entrée.

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Citation de Virgile

Virgile, Enéide 1.1, 203 On pourrait traduire ici : « Sans doute, sera-t-il plaisant d'avoir gardé souvenance même de ces gestes d'antan. »

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Ave cor

« L’AVE COR » est la salutation litanique au Cœur de Jésus et Marie, caractérisant la spiritualité des sociétés fondées par saint Jean Eudes.

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