À la mort du père Joseph Potvin, à l’été 2003, son neveu, Louis Imbeau a « fait le ménage » de son ordinateur. Il y a trouvé des textes qui racontent la vie de son père Willie Potvin (notre grand-père maternel), arrivé à Chandler aux débuts du moulin. J’en ai tiré quelques extraits qui me semblent bien illustrer la vie à Chandler à cette époque.

Pierre Imbeau


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Les déplacements

par Joseph Potvin

La question qui se posait alors était le moyen de locomotion dont mon père disposerait pour se rendre à son poste de travail dans la forêt, car la distance était au minimum de trois milles. Celui qui s'imposa de prime abord fut le canot dont se servaient les sportifs américains. Ils avaient en effet édifié leur Club de chasse et pêche à l'extrémité de la langue de sable où Dubuc achevait de se faire construire une villa pour sa famille. Une remise y abritait les canots dont ils se servaient pour rejoindre l'embouchure de la rivière en remontant le chenal qui y conduisait.

Le canot

Willie se rendait donc à pied à cette remise et filait à l'aviron jusqu'à l'entrée du chemin le long de la rivière, au pied du pont. À cinq milles plus haut, il y avait les bâtiments en bois rond où s'hébergeaient les pêcheurs, à proximité des belles fosses à saumon. Il y avait le dortoir, la cuisinette et le réfectoire, la glacière ainsi que les appartements pour le guide et ses chevaux. En outre, cinq milles plus loin encore, il y avait le dépôt avec son immense entrepôt pour alimenter bêtes et hommes des chantiers pour les coupes de bois l'hiver. Tout cela n'était pas très à la main pour le gardien de la rivière. Aussi, son premier souci fut de trouver un endroit favorable et facilement accessible pour la surveillance à exercer. On se mit donc à la recherche et on jugea que tout auprès des fosses qui apparaissaient à quelque deux milles de la grande route, ce serait l'endroit idéal recherché.

 

Il me souvient d'avoir pris part à cette expédition exploratoire. Tapi au fond du canot, je découvrais l'ivresse de glisser ainsi sur l'eau pour traverser la baie avec arrêt obligé semble-t-il à la petite source de l'île Beauséjour. Ce devait être à la fin du printemps, et bientôt, nous nous engagions dans la rivière elle-même dont le débit était encore suffisant pour faire la remontée, non plus à l'aviron, mais à la pôle, en avançant par à-coups entre les vertes parois de la forêt.

La « wagine »

Mon voyage suivant se fit en voiture, en « wagine » tirée par un cheval; il s'agissait de monter les matériaux : madriers, planches, fenêtres, outils pour la construction du petit campe qui devait servir de pied-à-terre pour le gardien et ses jeunes invités. C'était toute une découverte que de partir ainsi assis à côté de mon père sur la charge pas trop confortable à transporter. L'avancée était lente, mais régulière; on roulait d'abord sur le nouveau macadam au coeur du village, puis sur une route de terre poudreuse qui contournait les bosses sur lesquelles étaient dressées les maisons des Irlandais; à un moment donné, nous avons traversé une rivière, la Nord, sur le vieux pont rudimentaire que nous montrent les photos du temps.

 

Avant de prendre le plein bois, arrêt en deçà de l'autre vieux pont qui reliait la route parcourue au chemin neuf vers l'ouest; arrêt chez Tom Murphy, histoire de prendre contact avec ces gens qui parlaient une langue que je ne comprenais pas. Puis cahin-caha, on avança à petits pas de cheval le long de la rivière pour enfin parvenir à un endroit où l'eau s'éloignait pour contourner un platain boisé à notre gauche. Woooo! Black; c'est ici! Nous respirons quelques instants avant de nous lancer dans la broussaille et d'y parcourir une couple d'arpents avant de retrouver la rivière. Drôle d'effet que de se faire caresser rudement par les branchages au visage, les yeux fermés et agrippé aux amarres pour ne pas tomber. Le coin était impressionnant : il y avait là deux arbres immenses éventrés par la foudre, l'intérieur tout calciné; c'était le point d'attache du cheval pendant que se faisait le déchargement.

 

Il faudra déblayer un espace tout près de l'escarpement au fond duquel la rivière descendait joyeusement au soleil. Un peu en amont, on voyait le courant se calmer au dessus d'une fosse; et bientôt, nous nous y rendîmes sur la rocaille pour tâcher de voir les gros poissons qui à la queue leu leu s'y reposaient paisiblement.

 

La selle à cheval et à bicyclette

Durant la belle saison, Willie se rendait au bois pour accomplir sa tâche de gardien de la rivière et de guide pour les invités du président Dubuc. La première année, le trajet se faisait surtout en canot jusqu'à l’entrée de la rivière et à pied pour ses déplacements en forêt. Mais bientôt, il utilisa un cheval; d'abord, l'un de ceux que la Compagnie gardait pour le transport du bois de chauffage, puis celui de Boisvert lui-même, un pur-sang qu'il utilisait à selle une fois dans le bois. Ceci dura jusqu'à ce que la Compagnie fit faillite en 1922; alors, il eut recours à une bicyclette dont il s'était doté d'occasion, et dont j'héritai quand il partit pour la Côte-Nord en 1924.

Au saumon en « sulky »

C'est durant les étés 1918-1921, que mes expériences avec lui dans le bois laissèrent les souvenirs les plus agréables et les plus durables. Durant cette période, nous voyagions en sulky, cabriolet léger, à un siège, sur deux roues; pour l'aller et le retour; ensuite, pour les randonnées le long de la rivière, c'est à dos de cheval ou à pied que nous nous déplacions. Parfois, rarement, il y avait des invités venant s'initier à la pêche au saumon.

 

Je me souviens en particulier du P. Louis Schreiber, vicaire à la paroisse; du P. Jules Comeau, de passage à Chandler, du père Hector Potvin, mon grand-père. Le Père Schreiber se fabriquait lui-même ses gaules comme il appelait ses perches, et il est monté quelques fois sans grand succès; c'est mon père qui piquait le poisson et qui lui passait la perche pour le laisser tenter de le noyer sans le perdre. C'est ce qui est arrivé au P. Comeau, la seule fois où j'en fus témoin : après une lutte serrée durant plus d'une heure pour sortir sa prise, voici qu'elle lui fit faux bond, le laissant déçu et humilié dans sa fierté de pêcheur des Maritimes.

 

Quant à mon grand-père, c'est à la fosse des Roches qu'il avait capturé sa bête, et pendant qu'il était en train de lui planter son couteau dans le crâne pour l'achever, je m'étais emparé de la perche et derrière la Roche, j'avais accroché à mon tour de façon inattendue un poisson de bonne taille, à la grande surprise de mon père. En effet, je savais pour l'avoir vu faire tant de fois qu'il faut laisser reposer la fosse un bon vingt minutes après en avoir sorti une pièce, histoire de calmer l'inquiétude de ceux qui s'y trouvaient et avaient été témoins des efforts désespérés de la victime disparue. Au lieu de me blâmer, il me regarda me débrouiller pour voir si j'avais la bonne technique. Je l'avais, car les heures passées à le regarder faire assis à l'orée du bois, parmi les mouches, avaient bien enraciné les détails des mouvements à faire pour réussir une prise.

 


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