À la mort du père Joseph Potvin, à l’été 2003, son neveu, Louis Imbeau a « fait le ménage » de son ordinateur. Il y a trouvé des textes qui racontent la vie de son père Willie Potvin (notre grand-père maternel), arrivé à Chandler aux débuts du moulin. J’en ai tiré quelques extraits qui me semblent bien illustrer la vie à Chandler à cette époque.

Pierre Imbeau


Page précédente

 

La vie près de la nature

par Joseph Potvin

Les animaux domestiques

À Chandler, mon père eut presque tout le temps à sa disposition soit un cheval de la Compagnie soit le cheval de son patron, Georges Boisvert.

 

Dès 1918, je me souviens d'être monté au bois en wagon, alors qu'il portait le matériel nécessaire pour se bâtir un camp à deux milles en haut du pont de la rivière Ouest dont il était nommé le gardien; nous avions quitté la route de terre et nous nous étions enfoncés à travers le taillis jusqu'à l'endroit choisi pour son pied-à-terre. Que de fois, durant les congés de belle saison, durant ces années de 1918 à 1923, je l'ai accompagné soit assis à ses côtés sur le siège d'un sulky léger, soit derrière lui à dos de cheval nerveux, en croupe, pendu à deux mains à ses bretelles. Durant ces longs cheminements, il m'a raconté quelques exploits réels ou inventés qu'il avait expérimentés dans la conduite des chevaux; les fois où sa monture était partie en peur et comment cela avait tourné et comment il parvenait à la calmer.

 

Mon père s'entendait dans le soin et le traitement à donner aux chevaux. J'ai pu le constater spécialement quand il s'occupait du coursier de G. Boisvert : il était chargé de sa nourriture et de sa toilette; j'y ai appris comment traiter avec douceur un animal domestique et se l'attacher vraiment. S'il ne fut jamais vrai fermier, il avait un soin assidu des animaux et connaissait tous les trucs du métier. Habituellement, il y avait toujours une truie à l'engrais dans la porcherie située à part, à distance raisonnable de l'habitation; et quand arrivait l'automne et ses froids, il savait faire boucherie, aidé en cela de son épouse qui, malgré les cris perçants, recueillait dans son poêlon, le sang pour en faire un boudin succulent.

 

Il y avait aussi la brebis qui, au printemps, recevait la visite des sauvages qui lui laissaient quelques jolis agnelets que papa se plaisait à apporter dans ses bras à la maison pour nous initier à la beauté vivante. L'été, ces bêtes à laine gambadaient librement quelque part dans un coin de champ et toutes ensembles à l'automne, étaient refoulées dans la tasserie pour disparaître, on ne savait trop comment, après avoir subi la tonte étonnante sous la main habile maniant le ciseau. La ménagerie se complétait normalement de poules pondeuses sous la discipline du coq altier. Là aussi, dans le poulailler, le printemps faisait apparaître des poussins, mais eux sortaient de coquilles pondues par les poules et couvées par l'une d'elles avec persévérance durant vingt et un jours, après quoi, on pouvait voir l'éclatement et la sortie du petit être titubant et mal peigné, qui allait vite devenir si joli et pétillant de vitalité. Plus tard, apparaîtra le couvoir qui permettait d'assister au spectacle fascinant sur une grande échelle.

 

La chasse et la pêche

Quand nous apercevions, dans le chemin du bois, une perdrix avec sa couvée en train de picorer, il me passait la carabine 22 et me disait comment procéder pour en abattre le plus possible en visant avec précision la tête. L'hiver des années 1922-1923, durant la petite crise de chômage au moulin, nous allions aux lièvres; il connaissait des endroits où ils étaient nombreux, et il me montrait comment tendre les collets et ensuite retrouver les chemins plaqués que nous devions visiter pour la cueillette de nos prises.

 

Comme à Chandler, il était aussi gardien de la rivière Ouest, je connaissais tous ses trucs pour attraper la truite ou le saumon. Que d'heures passées dans les nuées de mouches à le regarder faire les lancers habiles et séducteurs... au bord des fosses où se prélassaient dangereusement les nonchalantes ou frétillantes pièces! Et pour attirail, il n'avait pas recours aux instruments hors prix des magasins spécialisés : il se fabriquait lui-même les mouches et les perches dont il avait besoin, et il maîtrisait l'art d'aguicher le poisson le plus paresseux.

 

 

Il savait apprêter non seulement le poisson, mais tous les gros et petits gibiers qu'il piégeait; j'ai goûté même à la chair de siffleux.

 

Son talent de chasseur et de pêcheur, il l'employait aussi pour se délasser à la fois et pour agrémenter le menu de notre table. Certains jours de loisir, nous partions avec pelles et chaudières pour les battures de la baie, quand la marée s'en était retirée; là où nous voyions dans le sable des trous minuscules, nous savions qu'il y avait une coque; en creusant quelques pouces, nous y trouvions de belles grosses coques que nous écalions rendus à la maison et que nous avalions avec avidité dans un bouillon délicieux.

 

Certains dimanches, nous partions pour l'Anse-aux-Canards. Accroupis dans les rochers de la pointe qui s'avance dans la mer, nous guettions les voiliers qui, immanquablement, venaient traverser la pointe; alors, on entendait « paf » et aussitôt, on voyait tomber dans l'eau glacée un point noir dont les ailes s'étaient figées; alors, le chien partait à toute vitesse et revenait apportant dans sa gueule le gibier abattu, tout en se secouant vivement sans vergogne sur nous pour se débarrasser après sa trempette glaciale. Ses cartouches, c'est papa qui se les fabriquait par économie : il ramassait les douilles vides, les remplissait de poudre et de plomb et, après y avoir fixé la bourre, replié l'embouchure par dessus, il fixait une capsule donatrice dans le culot. Et le tour était joué...


Page précédente ** Page de Chandler ** Haut de la page