À la mort du père Joseph Potvin, à l’été 2003, son neveu, Louis Imbeau a « fait le ménage » de son ordinateur. Il y a trouvé des textes qui racontent la vie de son père Willie Potvin (notre grand-père maternel), arrivé à Chandler aux débuts du moulin. J’en ai tiré quelques extraits qui me semblent bien illustrer la vie à Chandler à cette époque.

Pierre Imbeau


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L’arrivée des Potvin à Chandler

par Joseph Potvin

À la fin de mai 1917, mon père arriva à Chandler seul. L'état d'épuisement de son épouse ne lui permettait pas de l'accompagner immédiatement avec ses six jeunes enfants. La maison qui leur était destinée à Chandler était encore en construction. Au début de son séjour, il chambrait donc à l'Hôtel Grand Pabos avec le personnel de bureau de la Compagnie, que dirigeaient depuis peu Charles Trudel et sa dame.

 

Depuis une année environ, l'usine de pulpe fonctionnait à plein rendement; 1915 l'avait mise en rodage après l'arrivée de Dubuc qui l'avait sauvée de la faillite. Ce succès avait relancé l'organisation religieuse et civile de la nouvelle localité détachée de Pabos et qu'on désignait depuis 1913 du nom de Chandler. La municipalité fut incorporée le 6 février 1916, alors que la paroisse du Coeur très Pur de Marie fut érigée le 25 mars 1917.

Georges Boisvert, le surintendant du bois pour la compagnie, allait faire venir lui aussi sa jeune famille et la loger provisoirement à l'hôtel Grand Pabos. Quel travail confierait-il à son ami Willie? Ce sera nécessairement un travail dans le bois. Il lui proposait comme tâche principale d'être gardien de la rivière Pabos-Ouest.

Il y avait en effet deux rivières poissonneuses se déversant dans la Baie de Pabos, celle venant du nord et celle venant de l'ouest : la Nord et la Ouest. Toutes deux étaient affermées à des Américains qui y pratiquaient la pêche sportive au saumon; le locataire de la Nord était un dénommé J. R. Wilson (Pelland p. 140); celui de la Ouest devait être lui aussi membre du club américain et des cadres de la nouvelle Compagnie, la St Lawrence Pulp & Lumber Corporation.

Quand Dubuc prit en mains les destinées de la St Lawrence au tout début de 1915, le personnel anglo protestant qui avait bâti l'usine disparut et fut remplacé par des Canadiens-Français catholiques. Le nouveau président s'empressa de devenir locataire de la rivière Ouest; dès juin 1916, la St Lawrence vendit ses avoirs sportifs à la Société de Construction de Chicoutimi dont Dubuc était propriétaire. Le souci de son surintendant du bois à Chandler, Boisvert, fut donc de se trouver un responsable compétent pour veiller aux intérêts de la nouvelle administration.

Il y avait bien déjà un gardien du nom de Tom Mcgrath qui demeurait à l'embouchure de la rivière; c'était un vieil Irlandais qui, avec son garçon et sa fille, en contrôlait l'accès tout en bénéficiant largement de sa position. Il fallait un francophone à la nouvelle direction pour freiner le braconnage dont profitaient un tas de gens du coin. Les premiers mois de 1917, de juin à novembre, furent donc consacrés à prendre contact avec ce nouveau domaine tout en s'occupant d'aller quérir sa petite famille à Alberville au mois d'août de ce même été.

L'hiver approchant, et ce travail cessant, qu'allait-il fabriquer durant l'hiver? Il serait utilisé dans la cour à bois de l'usine. Comme la Compagnie fournissait le chauffage aux locataires de ses maisons, toute une équipe était chargée de l'approvisionnement : il fallait aller dans la forêt couper les arbres appropriés, les descendre dans la cour à bois, le scier, le fendre, le corder et le distribuer. Deux mesureurs étaient mobilisés pour « culler » ce bois de chauffage lors de son arrivée et lors de son départ. Willie fut l'un de ceux-là, une surveillance donc, encore là, des intérêts de la compagnie; une responsabilité qui demandait une personne fiable.

 

Ce ne fut donc que le printemps suivant que le gardien de la Ouest entra vraiment dans sa fonction, une fois la drave terminée, donc en avril-mai 1918. Je venais alors d'avoir six ans. Le paternel dès lors se prit un compagnon fidèle, un chien du nom de Boule, et quand c'était possible son garçon, afin de l'initier aux charmes de la grande nature et d'avoir quelqu'un à qui parler de ses exploits.

Mon premier chien à Chandler en 1917 fut donc Boule, un compagnon fidèle de mes journées d'enfant; l'été pour les sorties au village, l'hiver sous son attelage pour les commissions. Ce qui est curieux, c'est que maman elle-même aimait suffisamment les chiens pour leur donner à manger, les tolérer dans la maison allongés près du poêle, leur ouvrant la porte quand ils faisaient signe de vouloir entrer ou sortir. J'allais régulièrement, en revenant de l'école, prendre les os (les ous disait Mme Cyr, la cuisinière) à l'hôtel Chicoutimi, à la sortie du lac Vachon.

 

Ce premier hiver à Chandler ne m'a rien laissé de marquant touchant mon père et ses occupations. Après une longue et pénible semaine de réclusion à l'hôtel, après notre arrivée, il nous a introduits dans notre nouveau logis aux murs plâtrés de neuf; c'était une maisonnette située du côté est de l'avenue Leclerc, troisième au-delà de la rue Béthune, entre les Marcoux et les Poirier, nos voisins immédiats. Mes centres d'attraction sur le parcours menant à l'école St Joseph dès septembre étaient les écuries de la Compagnie où papa gardait une vache et quelques poules; on s'y arrêtait chaque jour pour la traite du soir et pour retrouver les oeufs que les poules laissées en liberté déposaient un peu partout; ils étaient précieux pour la diète de l'aînée, prise des poumons.

 

Tout à côté, la forge où, par la porte grande ouverte, on ne se lassait pas de regarder les gestes merveilleux du colosse Zéphirin Roussel faisant des étincelles à coups de marteau sur l'enclume après avoir fait rougir son fer en pompant un truc près du feu couvant sous la cendre. Non loin de là, l'hôtel Chicoutimi où une gentille dame me donnait, quand j'allais lui porter une pinte de lait, des restes d'os pour mon chien Boule. Il y avait aussi la coulée là où se trouve la cour de l'école polyvalente moderne (ancienne école St-Jean-Eudes), ses pentes étaient courtes, mais douces à descendre sur le petit traîneau des étrennes paternelles. C'est au printemps 1918 que papa m'a donné la seule bascule dont je me souvienne sur le chambranle de la chambre à coucher; j'avais six ans bien sonnés.


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